MARLENE DUMAS : « SORTE » A LA FONDATION STELLINE DE MILAN

Correspondance à Milan.
Exposition : « Sorte » de Marlène Dumas à la Fondazione Stelline Milan / Jusqu’au 17 Juin 2012.

Du 13 Mars au 17 Juin 2012, la Fondation Stelline accueille une grande exposition de l’artiste sud-africaine. Marlène Dumas présente seize œuvres récentes et inédites, dont certaines ont été conçues spécifiquement pour la fondation milanaise.

Marlène Dumas est une artiste plutôt inclassable. Née en 1953 au Cap, l’artiste hante depuis lontemps les expositions internationales et autres biennales. On connait son travail prolifique, ses multiples portraits, souvent d’enfants, traités de fluide manière, dans cette palette un peu terne très caractéristique. Marlène Dumas peint pour un oui ou pour un non. Tout est objet à portraits, figures, peintures. Sa vie est peinture.

Le vieux bâtiment de la fondation Stelline (petites étoiles) était anciennement un orphelinat. Il en subsiste un flottement, un arrière parfum, jusque dans le craquement des parquets, et l’atmosphère un peu étrange d’un espace très milanais finalement, c’est à dire froid et surané, que l’artiste a su parfaitement occuper. Des ombres d’enfants qui planent dans toute la bâtisse, et contaminent en douceur les oeuvres.

Les enfants, leur étrangeté d’enfants, ont toujours creusé l’oeuvre de Marlène Dumas. Figures fantômatiques, effleurements de visages et de corps plus que présences charnelles, les enfants de Marlène ont souvent provoqué, en tout cas mis mal à l’aise leurs regardeurs, comme si les portraits en figure ou en pied de ces « petites » chairs inabouties et fragiles mettaient un peu trop à mal notre propre chair souffrante, et nous renvoyaient crûment le miroir cruel de notre finitude.

Or cet orphelinat a bien entendu imprégné les nouvelles oeuvres de l’artiste, et l’allusion à la nature de l’édifice qui abrite ces oeuvres est patente dans ces corps enfantins revêtus d’uniformes. Ombres d’enfants, encore, qui flottent avec étrangeté dans l’espace froid et quasi-mort de la fondation.

Cette atmosphère convient visiblement à Marlène Dumas, qui aime à traiter de ce sentiment d’étrangeté, légèrement perturbant, qui hante ses tableaux. La souffrance humaine, la condition sociale de ses « modèles », sont sous-jacents à cette oeuvre assez impressionnante où pourtant rien n’est spectaculaire. Avec Marlène Dumas, on est plutôt dans l’intime et le rapproché, dans une vie fragile qui peut vite s’effilocher, quelque chose de tendu et à la fois d’extrêmement délicat. Et la palette volontairement pauvre de l’artiste, ses couleurs éteintes, comme lavées, ses gris fondus et ses bruns diaphanes, quelques haussements à peine de couleur crue mais malsaine de fruit pourri, ce nuancier dumasien typique de l’oeuvre dit bien tout cela.

L’artiste, qui peint à partir de photos collectées, refuse tout spectacularisme. Ses sujets sont fragiles, sa peinture le sera donc aussi. Un expressionnisme soft, un peu bancal, volontairement maladroit, qui est la marque de l’artiste. Beaucoup de papier, d’encres, d’eau. Marlène Dumas aime la fluidité de l’eau, l’évanescence du papier, l’obsolescence programmée de l’oeuvre peinte. A l’instar de ses sujets, éphémères solitudes croisées le temps d’un regard, vite évanouies dans l’histoire. Le monde ne fait que passer.

D’ailleurs un beau portrait rose d’Amy Winehouse est là pour dire cette fragilité du temps qui passe, parfois trop vite, essorant les êtres, les consumant d’un seul coup trop bref même si intense. Passages, encore.

Il y a beaucoup de crucifixions dans cette exposition, comme si à Milan la souffrance ne pouvait que s’exprimer dans cette douleur sourde, quasi-ascétique, qui transparaît si bien dans la manière dumasienne. Avec l’art de Marlène, cette manière néo-expressioniste toute en subtilités et nuances. Des crucifixions froides, fantômatiques, un passage de plus d’un monde à l’autre qui réunit finalement tous les ingrédients formels et conceptuels de la peinture de Marlène Dumas. Visiblement commandées, en tout cas inspirées par la Fondation, ces crucifixions ont un côté désuet, à l’image des sculptures suranées du cimetière Monumentale, haut-lieu de l’atmosphère milanaise.

Et puis, il y a cette longue vidéo (plus d’une heure), qui documente l’oeuvre et la vie de l’artiste. “Miss Interpreted (Marlene Dumas)”, un fim de Rudolf Evenhuis et Joost Verhey, dans une version postproduite en italien, (1997, 63’, MM productions, Amsterdam). Un éclairage important pour pénétrer l’intimité de cette oeuvre étrange, et les obsessions et phobies de l’artiste.

Une bien étrange exposition qui laisse un arrière-goût de fleurs fanées et de vieille cire, un peu à l’image de cette Milan endormie dans les ors ternis d’une jeunesse révolue, où tout n’est plus qu’ombres et humidité, parfum de vieilles pierres et façades noircies. Un écrin parfait pour le spleen dumasien, qui s’exprime ici dans toute sa plénitude.

Ettore Eco


MARLENE DUMAS : Exposition Marlène Dumas « Sorte » / Milan, Fondazione Stelline (Corso Magenta 61) / Jusqu’au 17 Juin 2012 / Infoline: +39.0245462.411 / www.stelline.it

 

 

 

 

Visuels : 1- « Amy Pink » 2011 : 2,3 – « Crucifixions » 2011 / 4- vue de l’exposition Fondation Stelline, Milan 2012. Copyright Marlène Dumas 2012.

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