ANNE TERESA DE KEERSMAEKER : EN ATENDANT

En Atendant / Chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker / Cie Rosas. En tournée.

Le Théâtre de Nîmes se fait une spécialité d’accueillir des compagnies de danse plus prestigieuses les unes que les autres. Après le mythique Nelken de Pina Bausch, le très somptueux Roméo et Juliette par le Grand Ballet du théâtre de Genève, place à la dernière tournée de la compagnie Rosas. Ana Teresa de Keersmaeker a créé pour le festival d’Avignon 2010 En Atendant qui résonne en dytique avec Cesena, création 2011. Le premier monté dans le cloitre des Célestins à la tombée du jour, le second dans la cour d’Honneur du Palais des Papes à l’aurore. Aucune lumière hormis celle du soleil pour éclairer les danseurs. Le spectacle n’en était que plus beau et intense.

Comment faire en sorte de tourner un projet aussi ambitieux ? Avoir le soleil pour partenaire n’est pas donné à tout le monde et tout le monde n’est pas prêt non plus à se lever à 5h du matin pour assister gelé à un moment d’art aussi éblouissant.

Les contraintes de la tournée ont donc forcé le spectacle à s’enfermer dans une salle. La création y perd un camarade de jeu bien magique mais les « restes » laissés au spectateur sont bien suffisants !

Le plateau presque nu ne comporte qu’un banc ; un petit monticule de terre traverse la scène dans sa longueur. Les rideaux de fond de scène ont été tombés et laissent apparaître le mur brut du théâtre. On avait déjà trouvé cela dans le spectacle de Jolente de Keersmaeker (la petite sœur), présenté cette saison aussi (https://inferno-magazine.com/2012/02/02/collectif-tg-stan-le-chemin-solitaire-un-theatre-dacteur/).

L’oeuvre de De Keersmaeker commence par un solo de flute, interprété par  Michael Schmid. Cette introduction se compose simplement d’un son multiphonique en souffle continu qui grandit dans un immense crescendo tendu. Cet incipit peut sembler complètement externe au spectacle, mais il  est très représentatif de la pièce dans son ensemble. Il est magistral de technique, bluffant de savoir-faire mais cela importe peu tellement l’artiste est chargé d’émotions. Tout en réalisant un crescendo en quasi glissando avec des changements de doigtés plus ingénieux les uns que les autres, le musicien  capte son auditoire  et on se retrouve en apnée, happé par l’intensité de ce mouvement musical si simple (on n’est pas loin de la gamme chromatique du débutant) et en même temps si complexe (très peu de musiciens peuvent réaliser concrètement ce qu’il produit) ; si réduit (pas de mouvements, pas de modulations, on pourrait presque dire pas de jolie musique) et en même temps si intense (un flatt, un chant, une attaque viennent garnir ce son ascétique qui n’en devient que plus charnu).

Tout au long de « En atendant » un trio de musique ancienne jouera en direct des extraits de l’Ars Subtilior, composé à la fin du Moyen-Âge. Si dans Cesena les danseurs et les musiciens se mêlent, bougent et s’interchangent, ce trio-ci reste en place et ne correspond pas physiquement avec les danseurs. L’échange se passe ailleurs car le trio est constamment en lien avec la danse et les modulations, la rythmique, le discours se fondent totalement. Le corps de ballet devient le chef de pupitre de ce trio et indique les respirations, la rythmique, accélère ou réduit le tempo.

Toute la chorégraphie reprend les thématiques chères à Anne Teresa de Keersmaeker : la ligne, la traversée de l’espace, l’opposition entre l’individu et le groupe au sein du chœur.

Les danseurs (peut-être les plus complets du monde) traversent l’espace comme pour un rite initiatique, se passent le relais de l’un à l’autre. Se joue une lutte virile, une confrontation afin de prendre le pouvoir au sein du groupe et devenir le chef de rang de la traversée. Cette ligne, tracée au sol avec de la terre sera petit à petit détruite à force de passage. Cet ordre symbolique (la ligne droite) déséquilibre la danse, le chœur se réunit, s’enlace ou s’agrippe dans des rites tribaux réinventés. Un jeu de jambe,  un tour, un saut ou une façon de tenir la main de sa dame sont empruntés aux danses traditionnelles et font le lien entre cette musique ancienne et le style « de Keersmaeker », si contemporain.

Une telle tension est présente sur le plateau que la salle entend même, chose rare dans le théâtre, le clocher de l’église la plus proche sonner l’heure. On entend aussi, comme souvent malheureusement, les portables, les sièges qui grincent, les pas des retardataires…

Ce spectacle-ci, comme tous ceux de la cie Rosas, est  intelligent et complexe au possible. Ce rapport froid et distant peut souvent rebuter mais dans En Atendant, ces interrogations sur notre impossibilité de faire avec ou sans le groupe, ainsi que la générosité des danseurs confèrent à l’oeuvre un caractère touchant et émouvant que les autres ne possèdent pas.

Cette pièce est belle, rude et émouvante. La technique impressionnante des danseurs est au service d’un projet artistique de long terme. Longue vie à la cie Rosas.

Bruno Paternot

« En atendant », d’Anne Teresa De Keersmaeker / Production Cie Rosas. Coproduction De Munt/La Monnaie (Bruxelles), Festival Grec (Barcelone), Grand Théâtre de Luxembourg, Théâtre de la Ville (Paris), Festival d’Avignon, Concertgebouw Brugge. Spectacle créé au Festival d’Avignon 2010 / a été donné le Jeudi 3 et le vendredi 4 mai 2012 à 20h au Théâtre de Nîmes / Durée 1h30.

En tournée : Agenda des nombreuses représentations de la cie, notamment En Atendant et Cesena : http://www.rosas.be/nl/agenda

Photographies © Anne Van Aarschot

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