VIVRE ET CREER EN REGION : ENTRETIEN AVEC MATHILDE MONNIER, ALINE MILLET-MARTEVILLE ET MARION AUBERT

Un entretien avec trois créatrices montpellieraines : Mathilde Monnier, Aline Millet-Marteville et Marion Aubert.

Une entrevue croisée dont l’objectif était de réunir trois femmes, créatrices contemporaines à Montpellier. Marion Aubert est auteure de théâtre, Aline Millet-Marteville est compositrice et Mathilde Monnier chorégraphe. Qu’ont-elles en commun ? Sur quoi ne sont-elles pas d’accord ? L’entrevue est publiée en trois parties, voici la première concernant « la vie artistique Montpelliéraine ». Suivront « les processus de création » puis « le statut des femmes dans l’art contemporain ».

INFERNO : Qu’est ce qui fait que vous êtes ici, est-ce pour des raisons climatiques ou artistiques ? Est-ce que vous êtes heureuses d’y vivre ?

Marion Aubert : On ne m’a jamais posé la question en ces termes! Je suis venue à Montpellier en 1995 pour entrer à l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique. J’avais 18 ans, je venais de passer mon bac. Auparavant j’avais déménagé 16 fois dans l’adolescence. J’ai le sentiment d’être ici, que c’est ma ville : j’y ai fait des études, j’ai rencontré les gens de ma vie  (Marion Guerrerro, Capucine Ducastelle avec qui j’étais au conservatoire avec qui j’ai créé la compagnie TirePasLaNappe). On était en résidence au théâtre des 13 Vents pendant 4 ans donc j’ai grandi professionnellement ici. Puis j’ai des attaches familiales fortes (c’est le moins qu’on puisse dire) : j’ai rencontré mon mari, j’ai eu mes enfants à Montpellier, ils vont à l’école à Montpellier. Je suis très attachée pour toutes ces raisons à la ville de Montpellier.

Parfois je me mets à fantasmer, je me dis : « où aimerais-je aller? »J’ai connu beaucoup de villes, des villes minuscules en provinces, de grandes villes. Parfois je me dis : « Ah tiens ! Allons au Portugal ou en Suisse ! » Mais je crois que c’est assez malhonnête. Je crois que j’aimerais construire ici quelque chose artistiquement. Après, pour toutes sortes de raisons dont on pourra peut-être parler, j’ai parfois l’impression que c’est étouffant de vivre là,  professionnellement j’éprouve le besoin de partir, de revenir et beaucoup de choses me poussent à partir. C’est parce que j’ai  cet attachement là que je reste, que j’ai envie de rester, de persévérer. Ce n’est pas juste pour le climat ou parce que j’aime mon quartier que je vis là. C’est par moment complexe, pour ce qui concerne actuellement la création, mais ce n’est pas forcement propre à Montpellier, c’est pareil ailleurs. Mais comme on vit ici, on le ressent plus fortement ici. C’est tellement sclérosé, toutes les places tenues par les mêmes, l’espace pour l’invention, la création…

Aline Marteville : C’est assez étonnant comme je partage ce point de vue. J’ai passé toute mon enfance à déménager. Toutes les années nous partions, régulièrement après la rentrée scolaire de préférence, ce qui a posé des problèmes quand les drames ont commencé à pointer leur nez. J’étais sur Grenoble à l’époque et à la fin d’une histoire personnelle, j’ai choisi cette ville. Il y a donc 28 ans et je me suis choisi des racines que je n’avais plus. C’était vital pour moi, ce lieu. Pour la création j’ai besoin d’être à l’intérieur de moi-même et Montpellier, le climat, la mer en particulier c’est essentiel pour moi. Même si je ne la vois pas c’est essentiel, c’est un aliment, parce que l’horizon est infini et dépourvu d’hommes. Ce qui me permet d’être en réception de choses que je souhaite recevoir et retransmettre.

Jusqu’à présent j’ai toujours été très heureuse à Montpellier parce que je me sentais autorisée à vivre exactement comme je l’entendais sans comptes à rendre à personne, sans regards torves prononcés ou non prononcés. Je sens une dégradation des contacts humains depuis quelques années qui n’est pas spécifique qu’à Montpellier. Je me questionne sur ma pérennité de séjour ici. J’ai des envies de verdure. Jusqu’à présent j’étais persuadée que je mourrais à Montpellier (mais le plus tard possible) !

Marion Aubert parle d’une sclérose du milieu, des gens qui restent en place. Mathilde Monnier, vous ne renouvelez pas votre mandat. Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à quitter un poste aussi envié ?

Mathilde Monnier : En fait les raisons sont assez personnelles. Ce ne sont pas des raisons privées mais artistiques. Pour mon travail j’ai besoin de me remettre en question et d’être dans une autre situation par rapport à l’institution. Cela fera 19 ans l’an prochain que je suis à la tête du Centre Chorégraphique National. Je pouvais tout à fait recandidater et l’institution en face de moi était tout à fait d’accord avec cette possibilité-là. Je sens que si je restais… je n’ai aucun plan sur la comète ni rien, c’est beaucoup plus profond. J’ai besoin, pour mon travail artistique, de changer de situation, de sortir de l’institution, de travailler différemment, de me mettre en danger de nouveau. J’ai été au maximum de tout ce que j’ai pu faire dans cette institution. Quand je sens que je ne pourrais plus me développer ou développer le lieu, j’éprouve le besoin de changer. La façon dont on vit l’institution, (moi j’ai vécu ça  de façon très positive) mais il y a quand même des choses qui s’intériorisent, des problématiques, des contradictions qu’on pense pouvoir dépasser, quand on les identifie, qu’elles sont super-claires, au bout d’un moment elles limitent le travail. Je n’ai pas d’autres raisons de partir, c’est lié à mon travail.

Partir du CCN ou de Montpellier ?

Mathilde Monnier : Moi ma vie est à Montpellier. Je ne sais pas, tout est ouvert. Je vais avoir un ancrage puisque mon mari vit ici. Je vous dis franchement je ne sais pas, c’est ainsi que j’ai envie de vivre. Une situation complètement nouvelle où tout est ouvert. Le CCN n’était pas un lieu qui m’empêchait de faire des choses. Sauf que c’est important de laisser la place, c’est important dans la transmission, il faut que les artistes le fassent et pas seulement les artistes, les directeurs des  institutions aussi. Il faut le faire au bon moment et je n’avais pas envie d’être mise dehors, j’avais envie de choisir moi-même. Le temps de l’artistique n’est pas le même que celui du politique qui n’est pas le même que celui de l’institution. J’avais envie d’être libre de choisir mon rapport au temps et de ne pas me le laisser imposer par l’institution. J’ai envie d’imposer ça. Je veux partir, c’est ma survie artistique.

Montpellier est une ville remplie d’artistes, c’est l’impression que j’en ai. Est-ce-que ce grouillement peut impulser la création ou être réducteur ? Dans les salles , il y a souvent plus d’artistes dans la salle que sur la scène avec un jugement, une attente qui n’est pas forcement la même que le public lambda. Est-ce-que c’est motivant, ou est-ce tout simplement épuisant ?

Mathilde Monnier : Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’artistes dans les salles, ce n’est pas du tout ce que je vois. C’est un public qui se renouvelle qui est assez jeune et cosmopolite.

Marion Aubert : Ça dépend du lieu et de nos arts respectifs. En théâtre, je crois qu’il y a vraiment un souci de spectateurs. J’ai écrit une pièce pour le Théâtre du Peuple de Bussang qui est un théâtre dans les Vosges et je me réjouissais de cet endroit-là que je pensais un peu plus diversifié au niveau des publics, comparés au public qu’on peut voir dans les CDN. Mais en vérité, même dans ce lieu-là, le public a majoritairement entre 50 et 74 ans. Il va falloir que j’attende la retraite pour parler aux gens de ma génération ! Enfin, quand je serais vieille, je m’adresserai à mes contemporains. Je trouve que c’est un vrai souci. Dans les salles de théâtre il y a des profs, les vieux et les vieilles et les artistes. Parfois, selon mon humeur, je trouve cela sclérosant. Ça me fait un bien fou de jouer ailleurs, de ne connaître personne dans la salle. D’un seul coup, se dire : « tiens, c’est vraiment des gens qui ne connaissent même pas votre nom » et donc on a le sentiment, sans doute faux parce qu’il y a mille choses qui entrent en compte, que la chose proposée est brute et pas entravée par je ne sais quoi de plus artificiel. Et en même temps j’ai aussi un grand plaisir à jouer chez moi. C’est très paradoxal ce que je dis là, comme beaucoup de choses. C’est extrêmement difficile de faire bouger les choses de toute façon. Mais peut-être la danse y parvient-elle davantage ? Il y a moins d’idées reçues de la part des spectateurs sur la danse ?

Mathilde Monnier : Il y a une nouvelle génération de public qui vient. Est-ce-que c’est dû à ce que la danse s’est beaucoup activée auprès du public ? Est-ce-que c’est l’art lui-même qui sollicite ça ? Est-ce-que ce sont les lieux ?

Marion Aubert : L’idée qui est accolée au théâtre, au texte contemporain est absolument terrible. Je rappelle que le mot contemporain veut dire littéralement « avec les gens de la même époque ». On est passé à côté parce qu’on a l’impression que c’est abscons, élitiste, le théâtre contemporain…

Aine Marteville : l’art contemporain tout court. Nous assistons à quelque chose que moi j’estime dangereux. Cette période qui a débuté vers 1910/1925 avec cette musique dodécaphonique qui a commencé la rupture avec le public puisqu’elle était basée sur des calculs. Cela n’a fait que s’accentuer avec l’irruption des machines dans le processus compositionnel. C’est à dire qu’on a pensé des calculs si complexes qu’on a demandé aux machines de les faire à votre place. La fracture est vraiment flagrante : le public n’a pas suivi et on peut le comprendre.

Parallèlement, il y a eu un travail avec l’électroacoustique qui s’est engagée vers les retrouvailles du monde. Qu’est ce qui se passe depuis 10/15ans ? On a le retour  réactionnaire d’une musique tonale. Tous les compositeurs jusqu’en 1985 sont beaucoup plus contemporains de sensation, de démarche, de recherche, d’expérimentations que ce qui se fait depuis 15 ans. On vous vend de la sur-variété. Ça, c’est un dragon effrayant parce que ça mange le peu d’argent qu’il reste, c’est foncièrement malhonnête et c’est en devant de scène à l’heure actuelle.

Mathilde Monnier : Je ne sais pas jusqu’où il y a un travail qui n’a pas été fait auprès du public. C’est sans doute l’art qui doit être le plus éloigné de son public mais, malheureusement, je ne sais pas s’il y a des lieux en France qui ont fait ce travail pédagogique. En Allemagne, l’orchestre philharmonique de Berlin par exemple fait un travail incroyable sur les publics. Cela dépend de l’approche qu’on peut en avoir. Quand le travail est fait, je ne vois pas pourquoi le public viendrait moins que pour voir de la danse contemporaine. Même si les places sont très chères en musique.

Aline Marteville : En musiques actuelles,- ce qui ne veut rien dire parce que si c’est actuel, c’est contemporain !- disons les musiques amplifiées,  on a des jeunes qui se sont dirigés vers ce style et il y a un éveil, un appel sur la création dite contemporaine, sur la création qui passe par l’écrit. Cette alliance c’est pour moi le creuset de la lumière, un espoir. C’est plus réjouissant que quelques noms parisiens qui font, au mieux, du sous Messiaen.

C’est aussi la frilosité des programmateurs. Il n’y a pas de prise de risques contrairement aux années 50/75. J’ai l’impression qu’il y a plus de cartes blanches dans le domaine de la danse contrairement au théâtre ou l’avant-garde reste confinée dans les petites salles?

Mathilde Monnier : Ce qu’il faut dire sur Montpellier c’est quand même qu’on n’a rien vu de la création théâtrale mondiale depuis 20 ans. Personne n’est invité à Montpellier. On a pas vu les grandes pièces ou alors une portion très congrue de la création européenne. Même si c’est aussi dû à la taille de la scène, le public ici n’est pas formé au théâtre.

Un symbole : quand Einstein on the beach a été programmé en Mars 2012, c’était un co-accueil de Montpellier Danse et de l’Opéra mais pas du Théâtre des 13 Vents. Est-ce-que le public montpelliérain est différent ? De quoi ou de qui ?

Marion Aubert : Je ne crois pas. C’est ça qui est assez beau. Je vais partir à San Francisco dans dix jours pour la création américaine de ma pièce Orgueil, poursuite et décapitation. Par Skype, j’ai assisté à une représentation, entre minuit et trois heures du matin, chez moi, dans ma chambre, avec mon ordinateur. Ce qui était fascinant c’est que les réactions étaient exactement simultanées. C’est profondément réjouissant aussi de se dire : « ah tiens, ça marche! ». C’est aussi naïf que ça. Quelque chose qui peut s’exporter et pourtant on a l’impression que c’est si singulier. Que ce singulier-là peut-être entendu à l’autre bout du monde et dans ma propre chambre en même temps. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait un esprit montpelliérain ou alors je suis trop dedans pour m’en rendre compte.

Aline Marteville : Le texte est en traduction donc. Ça c’est la particularité du théâtre. En danse et en musique, nous n’avons besoin que d’interprètes, pas de traducteurs. L’idée que je me fais du texte théâtral c’est qu’à tel moment on attend une réaction du public. Je crois qu’en musique, on actionne des choses de l’ordre de l’émotionnel et Dieu merci les émotions sont multiformes. Selon les endroits, on ne réagit pas avec les mêmes déclencheurs. C’est peut-être ce qui m’intéresse le plus. J’ai horreur de calculer… Non, je suis en train de mentir ! C’est de l’ordre du fantasme ou de la projection égotique. Dans mon rêve, j’imagine la musique et ce qui va passer. J’aime bien les réactions imprévues.

Marion Aubert : Moi aussi, mais pour être complètement honnête, je préfère que ça arrive au mêmes endroits plutôt que ça n’arrive pas du tout ! Quand on écrit du théâtre, c’est qu’on s’adresse à un spectateur. Je n’ai pas le fantasme de vider des salles par exemple. Si en plus ils voient autre chose, c’est une plus-value. Simplement le travail d’artisan : c’est tellement écrit qu’on a l’impression de passer à côté si quelque chose n’est pas compris du tout. C’est comme si j’avais mon minimum syndical. Il faut qu’on soit co-présent à la même chose ensemble.

Aline Marteville : J’ai eu des réactions inattendues de la part d’un public qui s’est trouvé piégé dans des concerts classiques où on avait habilement casé une pièce contemporaine pour faire passer la pilule. A Montpellier ils ne font que cela à l’orchestre depuis une dizaine d’années. Au début je n’étais pas pour mais finalement, ça marche très bien ce mélange. J’ai eu un public partiellement âgé à plusieurs créations qui avait à l’avance les cheveux se dressant sur la tête. Régulièrement ils sont venus en me disant : « On n’en revient pas, mais c’est que vous nous feriez aimer la musique contemporaine ». Ils ont réagi, ils ont été séduits suffisamment pour avoir le besoin de l’exprimer et, je l’espère, d’en écouter d’autres et d’ouvrir cette porte qu’ils s’étaient auto-fermée.

Propos recueillis par Bruno Paternot.

Cette entrevue s’est déroulée à la Baignoire, lieu des écritures contemporaines à Montpellier, dirigé par Belà Czuppon : http://www.labaignoire.fr

Visuels : 1/ Mathilde Monnier, 2/ Aline Millet-Marteville, 3/ Marion Aubert (à droite).
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