AURILLAC 2012, FESTIVAL DU PUNK A CHIEN (ET DU PETIT VIEUX)

Festival international du théâtre de rue d’Aurillac 2012 / 22 au 25 août 2012

Dans la grande marche des festivals de l’été, on trouve de tout. Du petit village qui a transformé sa fête votive (bière et taureaux) en festival de danse (bière, danse et taureaux) au festival international qui draine une manne touristique très importante. On ne redira jamais assez qu’en France, pour -en moyenne- un euro investi dans la culture, ce sont trois euros de retombées économiques en hôtels, restaurants, site touristique etc. qui sont engrangés par la ville et ses environs.

Plus on avance dans les grand-messes de l’été, plus les projets se délitent. Autant Montpellier Danse est un festival rôdé qui sait gérer tous les problèmes et l’organisation y est impeccable. Avignon et son off brouillent déjà beaucoup les pistes et le festival du Vaucluse impose à son spectateur une meilleure organisation. Que dire du festival international du théâtre de rue d’Aurillac ? Certes, une invasion de punks à chien qui quittent un immense tecknival du Sud pour rejoindre celui de nord colore « légèrement » le festival (Aurillac se trouve pile poil (de chien) entre les deux concerts techno géants aussi bien géographiquement que temporellement). Mais l’organisation ou plus la désorganisation d’un off à tout va, qui n’a même pas de directeur, où la programmation est faite en fonction des places libres et où si peu de personnes anticipent les problèmes à venir accentue l’image déjà écornée du théâtre de rue. Sur quatre jours, les rues regorgent de pseudo-artistes qui ont bricolé un divertissement en quelques jours et les belles propositions se perdent dans cette lie détestable et crasse. Pourtant la programmation de Jean-Marie Songy, directeur du In, vaut le détour. Les spectacles et les créations sont pensés pour un public très varié et le néophyte comme l’expert y trouveront leur compte (ce que ne sera pas le cas dans la majeure partie des festivals qui concoctent une programmation pour spécialistes). Petit résumé des spectacles et des coins et astuces à découvrir :

Les bons plans :

Tous les matins, la cour d’honneur du lycée Jules Ferry propose des rencontres avec les artistes (le café n’y est pas mauvais et gratuit jusqu’à onze heure). Malheureusement cette année, le « désagrégé de philosophie » Jean-Jacques Delfour qui officiait traditionnellement n’animait pas les rencontres. Son ton pince-sans-rire et coruscant fut bien regretté. Malgré tout le lieu est un havre de paix et de tranquillité au milieu de la foule bouillonnante du festival.

On pourra se consoler de certains spectacles en allant grignoter des galettes à la pomme à La Crêpe Volante (rue J. Ferry). Le propriétaire, ancien prothésiste dentaire qui c’est reconverti dans la vente de crêpe (regardez bien l’enseigne, on voit encore le nom du cabinet sous le drapeau breton). Vous propose des produits dont le rapport qualité/prix y est imbattable.

Si vous avez envie de vous désaltérer tout en quittant la foule mais sans vous éloigner du centre ville, il faut impérativement faire un détour passage Marigny, chez Francis, spectacle vivant à lui tout seul.

Pour rapporter des spécialités culinaires, on ne saura vous conseiller d’aller à la fromagerie Bessières, avenue J.Jaurès plutôt que chez Maurin, les prix y sont bien plus bas et le produit bien meilleur. En revanche, ils ne sont ouverts que les vendredi et samedi matin… En règle général, les cantalous sont accueillants, les commerçants n’augmentent pas les prix de 30% en voyant arriver le touriste et ont une haute idée de leur terroir et des produits de qualité (goutez le « pounti », cake aux pruneaux, herbes et lard : des sensations gustatives étranges et originales).

Voici maintenant un commentaire des spectacles que la grêle, la pluie ou les blessures n’ont pu annuler :

Les spectacles aux univers particuliers : 

Cie Adhok
Les horaires et lieux de ces spectacles était sur beaucoup de bouches pendant ce festival et de nombreuses oreilles ont capté l’information. C’est sans conteste le spectacle qui aura été le plus fédérateur de l’édition 2012, à juste titre. La pièce est en deux partie : Échappée belle : issue de secours en journée et en déambulatoire et Échappée belle : point de fuite en fixe sur le parking du château et à la nuit tombante. Huit petits vieux nous expliquent en quoi consiste leur vie de petit vieux. La première partie prend comme principe leur fuite d’une maison de retraite et voilà nos huit comparses, sapés comme Tati Danièle et Odile, avec leurs plateaux repas à la main. S’ensuit une série de chorégraphies légères entrecoupées de récits de leur jeunesse ou de leurs activités du moment. Le soir, la scénographie simple et épurée nous plonge dans un purgatoire où les âmes attendent leur sort en se remémorant leurs vies passées et leurs quotidiens minables.

Autant le spectacle du matin est drôle et léger, autant celui du soir traite de la vieillure comme un poids terrible pour le corps, l’âme et l’entourage. Heureusement, la mise en scène de Doriane Moretus et Patrick Dordoigne ne tombe jamais dans le pathos (au contraire) et ce spectacle touche à notre intime, à notre propre vision de la vieillesse, à la fois celle des autres et la nôtre, plus ou moins proche. Même si tous les comédiens n’ont pas une qualité de présence égale, la sincérité du propos et les petites incursions vers l’absurde (la danse du pot de fleur géant notamment) sortent le texte d’une quotidienneté qui réduirait le spectacle à « j’ai pris ma petite laine ». Un spectacle qui émeut, fait rire et réfléchir et c’est déjà beaucoup.

Encyclopédie de la parole
Voilà un spectacle en salle programmé dans un festival de rue… Passons sur la logique incompréhensible de cette programmation, ce spectacle est sans conteste le coup de cœur d’Inferno !

Une actrice, seule en scène devant un pupitre avec micro. Quelques baffles et une mélopée verbale à n’en plus finir. Emmanuelle Lafon, la comédienne à la diction parfaite et aux inflexions infinies nous propose un état du monde par le verbe. Issu d’un collectage de paroles, du message sur un répondeur au discours politique en passant par le commentaire du tiercé ou un enregistrement live de Patty Smith, Parlement est aussi merveilleux que vertigineux et pose à un instant T (le spectacle date de 2009) la culture des trentenaires en milieu urbain. Le spectacle s’attache à observer les similitudes sonores qu’il peut y avoir entre une poissonnière sur la criée et la diction baroque selon le modèle d’Eugène Green. Le résultat est à la fois drôlatique (par la confrontation de deux signifiés opposés) et édifiant (par le parallélisme des signifiants). Si le fait qu’on ne sait pas d’où sont issus les textes peut perdre certains spectateurs en quête d’une fable construite et claire, quand on reconnaît d’où est issu le son, l’hilarité gagne la salle (notamment la verve unique de Julien Lepers). Le travail de mixage du son est très fin, joue sur d’infimes modifications et donne le change à la comédienne qui fait ici une prestation des plus remarquables. Une belle image arrêtée de la culture d’une génération par la parole.
Vidéo : http://vimeo.com/29277476

Compagnie Off
La Compagnie Off était présente sur cette édition avec deux spectacles. Pagliacci ! est un opéra de Ruggero Leoncavallo datant de 1892 dont l’argument très simple nous parle des amours conflictuelles d’une soprane avec un ténor dans l’Italie de la fin du XIXe siècle. Si l’opéra a été oublié, c’est à juste titre, pas grand-chose à en extraire, hormis quelques airs ressemblant cruellement à un Verdi de supérette. Philippe Frelon, le concepteur du projet a décidé de replacer l’action dans une Amérique rêvée, peuplée de shérifs, de serveuses dénudées et de cabriolets. Mais cette transposition inutile ne cache pas la faiblesse de l’argument. La musique sera réécrite quasi entièrement, de façon intelligente, mais elle reste à terre, sous le sable du chapiteau tellement les interprètes patinent dans leurs rôles. C’est très laborieux, pour tout le monde. Florence Barbara plante un Nedda sans articulation ni souffle, Nicolas Gambotti est un ténor à la voix nasillarde et Sergueï Stilmachenko un baryton sans puissance. A tel point qu’on ne peut que croire à une mise en place plus qu’hasardeuse qui nous laisse bien déçu : à tronçonner et le texte et la musique, peut-être aurait-il mieux valu faire une création originale… Dommage, l’utilisation du chapiteau est belle, fuse de tous côtés, à tel point qu’une spectatrice assez âgé finira aux urgences par un coup mal reçu de la part de la trapéziste qui frôlait de très près (un peu trop donc) les spectateurs.

Les vulgaires et les poudres aux yeux :

Annibal et ses éléphants
Comme la compagnie Cartoun Sardine, la compagnie Annibal et ses éléphants vient nous présenter un film dont le doublage est fait en direct : Le Film du dimanche soir. Mais contrairement au Cartoun Sardine, le spectacle est préparé sans intelligence, avec beaucoup de moyens mais sans originalité ni sympathie. La pluie et les blagues potache ont eu raison du spectacle.

Compagnie numéro 8
Avoir l’ambition de nous expliquer la crise, le capitalisme et les dysfonctionnements de notre société (rien que ça) et le tout en une petite heure imposait à la compagnie numéro 8 un Monstre d’humanité qui se devait d’être brillant. Ce fut tout le contraire. On nous présente les huit plus grandes fortunes mondiales, richesses du pétrole, du pharmaceutique ou de l’immobilier comme de grands enfants qui jouent avec la bouffe, les billets et le sexe comme s’ils avaient entre trois et huit ans. Les méchants sont très méchants (et en plus bêtes et vulgaires) et les gentils spectateurs ont bien raison de les huer, pauvres de nous. De facilités en facilités, de recherche musicale à minima en images éculées et mal faites (notamment une scène orgiaque qui se résume à un tas d’hommes sans forme) le spectacle ne brille même pas par l’opulence. Quand les richards se pressent pour nager dans les billets, quelques malheureux sacs sont jetés alors qu’on attendrait une piscine de plusieurs mettre cubes. Aucune dramaturgie dans ces improvisations travaillées (?) qui laissent les acteurs bien seuls et les obligent à forcer le trait encore un peu plus.

KompleXKapharnaüm
Deuxième escroquerie du festival. Autant la proposition se veut des plus futuriste et à la pointe du progrès (une débauche de nouvelle technologie) autant le propos du spectacle est des plus rétrograde et démagogique. Asséné tout du long par Géraldine Berger, comédienne aussi mauvaise que les images projetées sont insipides, le texte ne raconte rien sur la question de vivre ensemble. Certes la foule se laisse manipuler très facilement et emporter aux confins du pathétique (peut-on encore au XXIe siècle séparer les filles et les garçons pour aborder ensuite la question du transgenre?) mais que reste-t-il du spectacle après le passage des trois véhicules affrétés pour nous gaver en son et en images jusqu’à la lie ?

Les formes particulières :

Lod music theatre
Chaque spectateur se voit remettre au début de la séance de Muur un casque pour écouter le texte comme si les acteurs étaient à côté de lui alors qu’ils sont répartis dans un espace immense. L’histoire nous parle d’un mur, érigé par un groupe il y a de ça plusieurs années afin qu’il puisse vivre dans en autarcie du monde. Quatre jeunes viennent déranger les quatre vétérans et remettre en question toute leur organisation. Autant certains spectacles peuvent souffrir d’une interprétation en dessous ou d’une dramaturgie faiblarde, autant les créations du Lod music theatre (voir nos articles sur le Printemps des comédiens) sont très bien pensés et superbement interprétés, surtout par la chanteuse Lieselot De Wilde qui incarne une sorte de chœur permettant une respiration, un commentaire poétique aux imprécations du mur. Mais ce mur à la particularité (en plus d’être imposant et magistral) d’être… en rond ! On peut donc passer d’un côté à l’autre, sans aucun sentiment de frustration ou d’enfermement, hormis celui d’être enfermé dehors. On emporte une dernière image : les enfants détruisant ce qu’on fait les vieux sans pour autant faire tomber le mur. Le siècle à venir garde les horreurs des générations précédente, toute en les accentuant : voilà le goût peut-être réel mais en tout cas bien affreux que laisse en bouche ce spectacle.

Les souffleurs, commandos poétiques
Les souffleurs sont des êtres étranges. Ils ne se déplacent qu’en meute et viennent chuchoter à l’oreille des spectateurs ou des passants des paroles poétiques à l’aide de long tubes.

Pour ce spectacle : Pleine forêt sensible, Olivier Comte, le directeur artistique, a choisi de travailler sur la forêt. A la fois la vrai forêt, à 20 minutes en bus de la ville mais aussi la forêt mythique, peuplée de créatures étranges et aux sons inquiétants. Plus le spectacle avance, et plus on est plongé dans notre forêt intérieure qui s’emplit des mots du poète Franck André Jamme, à la fois mystérieux et limpides.

Le concept vaut le détour absolument, les images sont très fortes et la poésie, recherchée et très pensée, est tellement directe qu’elle en devient évidente. Il est dommage que les contraintes économiques imposent au spectacle un temps bien précis (si on entre dans le processus c’est beaucoup trop court, si on n’adhère pas, c’est vraiment trop long) car il nous faudrait bien toute la nuit pour apprivoiser ses bêtes sauvages que sont les souffleurs poétiques.

Karelle Prugnaud et Eugène Durif
Le duo -elle au visuel, lui au texte- présente un chantier dont la version définitive sera donnée en salle cet hiver (d’où encore une fois le questionnement sur la nécessite de la rue). Les conditions d’accueil pour ce spectacle (faire entrer 200 spectateurs en même temps par une petite grille) montrent à quel point l’amateurisme de l’organisation (il aurait suffi de mettre une barrière pour que chacun attende en ligne et non en tas) est insupportable pour un festival d’envergure internationale qui a plus de vingt-cinq ans. S’ils n’ont pas les moyens de mettre en place un minimum de sécurité, il ne faut pas accueillir autant de spectacles…

Revenons à la pièce, qui propose une scénographie originale : le public est autour d’une barre de pole dance chaussée de deux paliers. Derrière sont diffusées de formidables vidéos enregistrées de Tito Gonzalez, clip destroys et bloody à souhait et de captations en direct des acteurs via webcams. Le texte est psalmodié (ou hurlé selon les moments) et pose la question de l’addiction à l’héroïne dans le milieu du striptease (pour faire vite). Si le sujet est acculé et franchement pas passionnant, la pièce gagnera à chercher du côté du théâtre d’image, les images étant déjà fortes et envoutantes. A suivre.

Voici donc l’été qui s’achève, les programmations hebdomadaires qui reprennent avec le temps maussade de la fin d’été. Certains spectacles sont déjà oubliés, mais d’autres resteront dans nos esprits, dans nos âmes ou dans nos cœurs, surtout quand ils ont été réalisés par des artistes engagés, qui vont au bout de leurs convictions et qui convoquent un public toujours plus nombreux (vive la crise!) pour partager ce moment ensemble.

Bruno Paternot

Visuels : 1/ Karelle Prugnaud et Eugène Durif / 2/ « Muur » de Lod Music Theatre 3/ « Héroine », spectacle de Karelle Prugnaud et Eugène Durif / Copyright les artistes / Photos DR

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