« LA GRANDE ET FABULEUSE HISTOIRE DU COMMERCE » : JOEL POMMERAT / Cie LOUIS BROUILLARD

« La Grande et fabuleuse histoire du commerce » / Joël Pommerat / Compagnie Louis Brouillard / En tournée.

Il y a du Roland Barthes et de ses Mythologies dans cette pièce d’une qualité rare qui décortique les pensées et les discours de deux équipes de VRP. A bien y regarder, cela ne nous en dit pas beaucoup plus que ce qu’on savait déjà ou en tout cas que l’idée qu’on s’en faisait. Pourtant, de savoir à voir, il y a un grand pas. Ici, on vit presque de l’intérieur ce quotidien de vendeur, d’hôtel en hôtel, de ville en ville, de porte en porte. Et puis on sent bien qu’on est concerné aussi, d’une façon ou d’une autre, que ces VRP ne sont qu’un exemple particulièrement frappant du piège dans lequel nous sommes tous tombés, au moins jusqu’à un certain degré.

Le piège du commerce ? Pas seulement.  Il s’agit surtout de celui du masque, qu’on se modèle tous les jours pour pouvoir continuer à aller travailler, ce masque qui raisonne différemment de nous, cette logique qu’on accepte d’adopter huit heures par jours, parce que sinon, on n’y arriverait pas, parce qu’ainsi, on peut se faire croire qu’on y croit, que c’est fait pour nous cette activité, que cela a un sens. Mais comme le dit si bien Joël Pommerat, « un jour, le vendeur oubliera de retirer son masque après la représentation. Son masque devient peau. »

Ces cinq acteurs, tous magnifique de naturel, jouent chacun un « monsieur Toutlemonde ». On croirait presque les avoir déjà rencontrés quelque part. Les dialogues sont d’un réalisme à faire peur, car oui, ce à quoi on assiste est possible, cela arrive même souvent, à plein de gens.

Deux tableaux  se succèdent en miroir : en 68, quatre vieux VRP qui ont de la bouteille donnent sa « chance » à un jeune débutant. Ils le forment, le coachent, le chapotent, mais aussi le maltraitent à leur façon, en lui reprochant d’être indigne de la confiance qu’ils ont mise en lui, en le pétrissant de leur principes douteux, en le pressurisant, en l’humiliant un peu aussi.  Ce qu’ils lui offrent, en fait, c’est une occasion de devenir comme eux. Mais ce jeune, qui n’y met pourtant pas si peu du sien, est-il vraiment sûr de vouloir leur ressembler ? En fait, il n’a pas vraiment le choix : soit il renonce à ses valeurs et il vendra, ou plutôt non, il rendra un grand service aux gens en leur faisant découvrir ce merveilleux produit, soit c’est la fin du boulot et on n’en parle plus. Et si douloureuse soit-elle, la transformation a bel et bien lieu, sous nos yeux.

Deuxième histoire : mêmes acteurs mais les rôles ont tourné. Dans les années 2000, un jeune loup recrute quatre séniors au chômage. Il leur offre l’incroyable chance de gagner plein d’argent en rendant service aux gens en leur faisant découvrir un très bon produit… Le mécanisme est le même, mais, dégradation des relations de travail oblige, le procédé est encore plus pervers. Cette fois-ci, les séniors en question auront à choisir entre leur besoin pressant d’argent et leur humanité même, et là, on se demande vraiment où va le monde, parce qu’on ne peut pas être tout à fait sûr qu’on aurait réagi mieux qu’eux, à leur place. Si on y réfléchit bien, on a tous pris un jour une décision professionnelle avec laquelle notre « nous » intime n’aurait jamais été d’accord… Ces gens ne sont pas des monstres, ils sont « nous ».  Et comme tout le monde, ils se sont fait piéger par un monde professionnel ou avancer masqué est une question de survie. Mais survie pour quoi, au juste ? Qu’a-t-on fait de nous ? Là, je divague, puisque les personnages le disent eux-mêmes : le commerce c’est la vie. S’il n’y a plus de commerce, ce qui sort des usines ne se vend plus, les usines ferment, tout le monde est au chômage, … la vie s’arrête, quoi !

Joël Pommerat explique clairement son intention : « C’est une façon de montrer comment cette activité du commerce, vendre, acheter, activité au cœur même de nos sociétés, influence notre manière de nous penser nous-mêmes. […] Ce qui est passionnant et vertigineux dans le métier de vendeur c’est que le meilleur savoir-faire, la meilleure technique, pour celui qui l’exerce, c’est l’authenticité. […] Mais si le vendeur doit plus ou moins abuser de l’autre, il doit sans doute avant tout se tromper lui-même, pour « construire » cette fameuse authenticité qui est son meilleur atout. Pour être un vendeur vraiment efficace il faut forcément y croire. »

Pour ce faire, Pommerat c’est appuyé sur des entretiens réalisés avec des vendeurs de porte-à-porte. S’en sont suivi deux stages pour les comédiens, avec un vendeur des années 60 et un vendeur des années 2000. La démarche est donc proche du documentaire, et c’est ce qui est effrayant. Documentariste,  le metteur en scène l’est aussi par la position qu’il adopte, en ne dénonçant pas, ne jugeant pas, se contentant de montrer.

Un spectacle magnifique, mais dont on ne sort pas indemne…

Maya Miquel Garcia

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