MÜLLER MACHINES : L’ENGRENAGE DU CHOC

Müller Machines / Texte : Heiner Müller / Mes : Wilfried Wendling / avec Denis Lavant / Jusqu’aù 28 octobre à la Maison de la Poésie, Paris.

Wilfried Wendling n’a que faire des frontières entre théâtre, cirque, danse et performance. Avec Müller Machines, il fusionne les flux artistiques pour livrer une œuvre brute, avant tout expérimentation sensorielle de l’univers d’Heiner Müller. Une sphère fantasmagorique à la fois fascinante et lassante, sauvée par un Denis Lavant animal et disjoncté.

Müller Machines s’ouvre sur une tension. Une spirale de cordes, un souffle continu, une lueur. Rien de plus pendant un long moment. Puis le premier des trois monologues de la pièce, « Paysage sous surveillance », se fait entendre, en voix-off. Sur scène, c’est une chorégraphie pourtant déliée du texte qui se déroule ; en correspondance avec une atmosphère chaotique, un climat d’inquiétude, bien plus qu’avec le sens littéral des mots qui résonnent. La femme aérienne, l’homme terrien : tous deux se cherchent, se rencontrent et s’affrontent – la guerre des sexes reste bien l’un des thèmes de prédilection d’Heiner Müller. Mais le point d’attraction se créer surtout autour de la lumière, du son et du mouvement vacillant dans les cordes métalliques. On entrevoit à peine l’acrobate et le comédien qui se meuvent et se débattent. Le support poétique est là, le travail d’imagination revient au spectateur.

Si le premier tableau scénique est circassien, le deuxième se rapproche de la performance. Dans « Nocturne », Denis Lavant occupe cette fois centre du plateau, pour devenir l’homme – animal habité par un besoin de furtivité, de fugitivité, d’expressivité qui devient peu à peu violente, pris d’une transe traduisant tout son emprisonnement intérieur. La musique qui se joue tout près de lui lance comme des couteaux électriques. Tout le génie du comédien s’offre de la même façon dans le troisième et dernier monologue « Libération de Prométhée », mythe fondateur brutal revu par Müller, servi ici par la présence organique et les vibrations implosives de Denis Lavant.

Tableaux se rapprochant de créations plastiques et chorégraphiques, saturation du bruit, des cris, de la lumière ; croisement des chemins artistiques : le parti-pris de Wilfried Wendling est audacieux. Privilégiant le choc sensoriel et la projection de blocs d’émotions à la pure représentation, il bouscule le spectateur, lui demande patience. L’univers d’Heiner Müller est présenté dans toute sa crudité – liée surtout à celle de la Nature, des Dieux et de l’Histoire ; qui ne cessent de dépasser l’Homme devenu fragment. Tout cela à travers la pure expérience physique, délivrée d’un primat intellectualiste. Une œuvre qui ose et s’affranchit de tout académisme – même contemporain, donc.

Mais le laurier de la pièce est du même coup son épine : le dispositif scénique et sonore agressif, la saturation pressante, la présence majeure de la voix-off, favorisent le décrochage. Müller Machines surprend et déstabilise, mais exclut parfois. Le brut et l’incisif, s’ils sont loin d’être gratuits, incitent à se mettre à distance par trop d’excès. C’est au fond dans les moments où le comédien se trouve libéré de l’apparat technique, avec sur scène pour seule lumière la poursuite qui l’éclaire et pour seul son sa voix contant le mythe, que ce qui prend vie sur le plateau fait sentir tout son impact. Tout engrenage, y compris celui du choc, contient sa part de magie et son risque d’impasse.

Aude Maireau

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Photo B. Logeais / Maison de la Poésie

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One Response to “MÜLLER MACHINES : L’ENGRENAGE DU CHOC”
  1. C’est un spectacle comme un cri. Une forme comme un cri.

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