« INVISIBLES » DE NASSER DJEMAÏ, AU TNBA DE BORDEAUX

« Invisibles » / texte et mise en scène de Nasser Djemaï / au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine – TNBA / s’est joué du 16 au 20 octobre 2012.

Invisibles ou la face cachée de La Vie des Autres, remake au-delà des rives de la Méditerranée d’une histoire qui se répète au gré de l’Histoire. Les Bordelais les côtoient régulièrement, lorsqu’ils font « leur marché » ou encore lors des brocantes du dimanche matin dans le quartier à forte concentration maghrébine de St Michel, ces «chibanis » aux cheveux blanchis qui contrastent avec leur teint basané, buriné, portant les stigmates de blessures inconnues. Ce sont eux les personnages de la pièce de Nasser Djemaï, un jeune auteur metteur en scène prometteur.

Ils sont là, assis sur les bancs, attendant que la vie passe devant eux, leurs paupières refermées sur des pans d’existences qu’on ignore superbement ; ils sont là comme un décor exotique qui procure, à quelques encablures du Triangle d’Or (haut lieu prisé par la bourgeoisie locale avec comme point d’orgue, la Place de la Comédie et le Grand Théâtre), une forme de dépaysement dans un paysage urbain lénifié. Le temps de « s’encanailler », on se reverrait presque en vacances à Marrakech ou dans la casbah d’Alger car, Marocains ou Algériens, c’est tout comme … Ont-ils d’ailleurs une individualité, ces Arabes, pour qu’on fasse l’effort de les distinguer les uns des autres, en reconnaissant en eux des peuples différents composés de « personnes » singulières ? … Non, on n’en est certes plus au temps de La controverse de Valladolid qui déniait aux noirs une âme … Quoique … on pourrait en douter parfois, en écoutant les propos cyniques de certain édile ou autre quidam, soudain privé de retenue et libérant, à la moindre occasion, l’insoutenable contenu de leur glacial mépris (échos de la polémique de ces jours-ci concernant le massacre d’une centaine d’Algériens, jetés à la Seine le 17 Octobre 1961 par des policiers français, et retrouvés noyés, dérivant au fil de l’eau comme de vulgaires bêtes venues là crever).

Et c’est là qu’intervient Nasser Djemaï qui, comme son patronyme l’indique, à quelque chose à faire entendre sur l’origine de ce «malentendu» qui gangrène nos sociétés, les pourrissant au point de donner la nausée. Après un long travail de recueil de paroles, dans des assemblées mais aussi dans les lieux vivants que sont les cafés et les mosquées, entouré de comédiens professionnels au jeu plus vrai que nature, il a entrepris de mettre en scène ces voix traversées par ce qui fait une existence : des petits bonheurs quotidiens, des insignifiances mais aussi des rites qui structurent ce temps immobile qui n’en finit pas de passer. Inscrits dans l’Histoire qui les marque de manière indélébile, eux qui sont venus en France participer grandement à l’essor économique des « Trente Glorieuses » en créant de leurs bras les richesses auxquelles ils n’auront personnellement jamais eu accès, eux qui après avoir construit les logements des Français n’ont jamais quitté les « Foyers » où ils sont encore hébergés dans des chambres de cinq mètres carré à peine, eux qui ne peuvent retourner s’établir « au pays » sous peine de se voir privés de leur maigre pension, se retrouvent aujourd’hui effacés, invisibles ; seule leur apparence retient le regard.

Or, en les voyant « vivre » sur la scène dressée devant nous, avec leur humour, leurs tics, leurs petites mesquineries, ils prennent corps, recouvrent l’humanité qui leur a été ravie, et redeviennent tout simplement des hommes dotés d’une existence particulière. Ce ne sont plus des « Arabes », mais un homme méticuleux qui sous des dehors de rudesse s’occupe généreusement des papiers des autres, un bellâtre vieillissant qui se souvient non sans humour avoir fait « tomber les filles », ou encore un colosse pétrifié par un épisode horrible de la guerre d’Algérie qu’il a vécue petit et qui le réveille encore certaines nuits d’angoisse.

Par le détour de l’artifice, par le jeu théâtral des acteurs, ces échantillons d’humanité vont rendre sensible la vie qui avait été dérobée à ces vieux migrants et, en les faisant advenir à l’état de sujets distincts, repositionnent notre regard : nous les voyons comme nos semblables, ils sont ce que nous sommes avec leurs grandeurs et leurs manques. Aussi, lorsque, en sortant de la représentation, le spectateur découvre, au 47 rue Bouquière, apposée sur la vitrine de l’« Espace Migrants Ages Hom’age », une affichette invitant les vieux migrants à participer au bord de scène animé par Nasser Djemaï lui-même, il n’en est pas surpris : le théâtre et la vie entretiennent des rapports si étroits qu’on ne peut les distinguer l’un de l’autre.

Ce théâtre en action qui transcende nos vies pour en présenter l’essence est en accord avec ce que Jean Villar (dont on fête cette année le centenaire de la naissance) revendiquait : un théâtre populaire au sens noble du terme.

Le théâtre ou la vie, non pas un « ou » exclusif mais bel et bien inclusif, Dominique Pitoiset, le Directeur metteur en scène des lieux, s’entend à faire perdurer cet idéal.

Yves Kafka

Photo © Philippe Delacroix

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