UN ENTRETIEN AVEC MARKUS ÖHRN : autour de « Etant donnés » et de « Conte d’amour »

ENTRETIEN AVEC MARKUS ÖHRN / autour de son travail et de « Etant donnés » /  texte de Jan Fabre /  créée au T2G de Gennevilliers du 27 novembre au 2 décembre 2012.

Le public français a découvert la grande force poétique et subversive du travail de Markus Öhrn au dernier Festival d’Avignon où il présentait « Conte d’amour ». Le T2G a invité Öhrn à mettre scène l’un des solos de Jan Fabre à Gennevilliers et à imaginer une installation vidéo sur scène autour d’une situation de « Casting couch », ce dispositif consistant à filmer des jeunes filles venues passer des essais pour jouer dans des films pornographiques.

Markus Öhrn ne vient pas directement du monde du théâtre, mais plutôt de celui des arts plastiques. Vidéaste de formation, Markus Öhrn met en œuvre un langage singulier, dont la puissance évocatrice se passe de mots et réinvente l’espace scénique par une multiplication des points de vue. Ensemble, Markus Öhrn et les acteurs exclusivement masculins d’Institutet et de Nya Rampen donnent naissance à des œuvres dérangeantes et iconoclastes qui révèlent l’inconscient sombre de nos sociétés patriarcales et ont pour ambition de se faire « critique incarnée ».

Le texte de Jan Fabre, inspiré par l’œuvre de Marcel Duchamp « Etant donnés : 1° La chute d’eau 2° Le gaz d’éclairage », est un dialogue entre une poupée étendue sur le dos comme la célèbre pièce du musée de Philadelphie, et son sexe, ici doué de parole. L’assemblage de Duchamp, visible derrière une porte de grange où sont pratiqués deux ouvertures pour les yeux, met les regardeurs en position de voyeurs.

Inferno : Pour commencer, serait-il possible de repenser à « Conte d’amour » avant d’en venir à « Etant Donné » pour saisir au mieux votre lecture critique de la forme idéologique de l’amour occidental romantique tel qu’on l’envisage aujourd’hui ? (Critique évoquée durant la conférence à Avignon, elle est livrée dans toute sa densité avec « Conte d’amour ». Cette pièce a d’ailleurs trouvé une suite avec «we love afriqua (and africa love us)», elle sera jouée courant novembre à Berlin)

Markus Öhrn : Comme je l’ai dit, il y a longtemps, cette critique d’une forme idéologique d’amour romantique touche de très prés au fonctionnement actuel de notre société. Je pense d’une certaine manière que la société est conduite par ce fait inexorable : vous aimez quelqu’un, alors vous voulez le posséder entièrement. Or, pour moi ce désir d’appropriation reste extrêmement violent, l’amour est une forme violente.

La propriété privée, la famille, le patriarche, tout ce qui va de pair avec le fonctionnement capitaliste est d’une violence inouïe, et pourtant c’est ce qui fonde notre société. Dans le cas de « Conte d’amour », Josef Fritzl est amoureux de sa fille et même si sa façon d’aimer est horrible cela n’enlève rien à la puissance du sentiment amoureux éprouvé et concrétisé avec ce geste séquestrateur . Si vous enlevez le fait que la personne aimée est sa fille et imaginez une autre personne à sa place, cet homme n’a cessé en réalité d’être animé par ce désir amoureux de possession exclusif de l’être aimé.

Vous voyez, c’est cette idée de l’amour que l’on qualifie de romantique et on la considère encore aujourd’hui comme acceptable. Prenez l’exemple du mariage : On se marie puis on divorce. Avec ce mécanisme, on voit le dysfonctionnement concret de l’idée amoureuse et pourtant cela n’empêche pas de considérer l’amour comme un faiseur de bien et de beau. Mais l’amour vu dans sa puissance effective n’ai pas magnifique, c’est seulement l’amour enseigné dans les contes de fée qui peut l’être un tant soit peu.

Même si on participe à cette idéologie, je pense que l’on doit garder en tête cette idée de violence, présente dans l’amour, et considérer ses effets généraux sur les rapports humains. Si j’aime une personne, je veux être le seul à être aimé par cette personne, ce mouvement intérieur,  je dois en prendre conscience et agir dessus. C’est la seule chose que je peux dire face à quelqu’un qui me demanderait après avoir vu ma pièce par quoi puis-je remplacer l’amour si celui-ci n’est pas apte à remplir nos attentes ?

Beaucoup de personnes pensent que la jalousie est une chose saine : il est la démonstration d’un amour véritable. Mais l’amour n’est pas sain et « Conte d’amour » est là pour illustrer cela. Si tout le monde pense que Josef Fritzl est un monstre, pour moi il reste pourtant le parfait exemple de ce que je dis là. Il incarne le patriarche celui qui à la main ferme sur sa famille et c’est exactement ce que la société nous pousse à faire. Hormis le fait qu’il ait séquestré sa fille, je pense qu’il est le résultat de cette idéologie romantique. Et au lieu d’appréhender cet homme comme un monstre pour ne plus avoir à en parler, on doit plutôt se demander pourquoi ce genre de personne existe ? Qu’est ce qu’on a en commun avec cette personne ? Josef Fritzl présente ce reflet de nous-mêmes à la fois proche et décalé.

Inferno : Le T2G accueillera du 27 novembre au 2 décembre votre nouvelle pièce : « Etant Donné ». Vous avez choisi pour ces représentations d’associer au texte de Jan Fabre le concept de « Casting couch ». Ce dispositif consistant à filmer des jeunes filles venues passer des essais pour jouer dans des films pornographiques. Pourquoi ?

Markus Öhrn : J’ai pris le texte écrit de Jan Fabre inspiré par Duchamp, avec cette installation théâtrale mettant en scène une femme nue. Quand je regarde le travail de Jan Fabre et spécialement dans cette pièce, il y a quelque chose qui attire fortement mon attention : la présence sur scène d’une magnifique femme nue. Je vois cette femme, or je ne comprends pas le lien entre cet être dénudé et tout ce qu’il y a autour. Je sens là uniquement un regard masculin pour ce genre de théâtre avec la volonté d’exposer un corps féminin…

Casting couch, lui, fait partie intégrante de l’industrie pornographique. Il représente la même chose, cependant je trouve le directeur de casting, dans sa manière de faire plus honnête. Son regard est orienté par ce qu’il dit : « ce que je veux voir c’est ton sexe ». Jan Fabre avec sa performance « Etant Donné » a chosifié une femme. Il ne m’a rien montré d’autre qu’une femme nue sur scène ayant un monologue avec son vagin. Je crois que ce genre d’art s’adresse uniquement aux regards masculins et est animé par ce désir d’assister à la mise en lumière du sexe féminin. Lorsque le T2G m’a invité pour travailler sur une pièce de Jan Fabre, j’ai voulu critiquer d’une manière très forte ce point de vue en le plaçant sous le même régime que celui de Casting couch. C’est donc une critique très forte contre ce genre de
travail.

Avec mes acteurs dans notre « Etant Donné » nous allons coucher avec une fille qui sera pour l’occasion une poupée au sens stricte du terme. A travers cett direction, je pense faire quelque chose de plus honnête en ce qui concerne la monstration d’une femme nue sur scène. Je crois pouvoir de cette manière trouver des éléments pertinents par le biais d’une lecture pornographique de « Etant donné ». Je ne critique pas l’ensemble du travail de Jan Fabre, que j’aime par ailleurs énormément. Cependant, aujourd’hui, je ne partage pas son point de vue esthétique, sa manière d’exposer le sexe d’une femme. Pour moi, cela reste de la pornographie, et c’est pour cela que je fais de la pornographie à partir du texte « Etant Donné ». Effectivement il n’est pas le seul directeur de théâtre qui met en scène le corps de la femme exclusivement pour le regard des hommes. Je critique l’approche esthétique de Jan Fabre sur ce point précis.

Inferno : Comment avez-vous pensé visuellement cet « Etant donné » ?

Markus Öhrn : J’utiliserais la vidéo pour filmer l’espace où je me trouverais avec les acteurs et une poupée qui ressemble à s’y m’éprendre à une femme. Le pouvoir de la vidéo est fascinant. Casting Couch exploite sa puissance exponentielle avec le net. Dans « Etant Donné » cette toute puissance de l’image et de sa diffusion trouvera un écho chez le directeur de casting et la manière dont il peut chosifier un être. Le directeur de casting a tout pouvoir…

Cette domination peut être d’actualité. Les actrices sont démunies face à cette violence. Prenez, par exemple un casting fait par Jan Fabre :  s’il demande à une belle jeune femme de retirer ses vêtements, elle le fera pour obtenir le rôle. Partout en Europe cela se passe à la manière d’une industrie pornographique. Le directeur de casting dit : « enlève tes vêtements et mets-toi toute nue », l’actrice doit exécuter cette volonté si elle veut avoir une chance d’obtenir le rôle. C’est exactement le même geste que celui de Casting Couch.

Ce couple, directeur de casting et actrice, est très problématique. Evidemment il y a de bons directeurs de casting. Mais je veux que le spectateur avec ma lecture d’ « Etant Donné » ait conscience qu’aujourd’hui des directeurs de casting à la Casting Couch existent abondamment. Casting Couch vient de Bollywood : pour obtenir un bon rôle vous devez avoir un échange sexuel avec le directeur de casting et c’est normal. Mais pour moi c’est une forme d’exploitation. Lorsque j’ai montré ce travail au T2G ils on été un peu choqués, cette vision est peut être encore trop inavouable. Ce qui constitue l’essentiel de l’acte artistique tient dans la raison pour laquelle j’ai crée cette pièce. Et si je fais ce genre de théâtre c’est pour être absolument clair et honnête dans mes intentions.

Inferno : Quelle fonction va jouer la vidéo dans votre « Etant Donné »?

Markus Öhrn : La vidéo me permet d’ouvrir d’énormes perspectives au niveau de la réalité. De plus, j’ai l’impression que le rendu donnera quelque chose de très vivant et naturel. La camera permet aux acteurs d’être dans un rapport assez direct aux monde. Ce rendu m’intéresse énormément. Comme au cinéma, le spectateur est placé dans une position de voyeur avec ce couple vu et va être vu brisé durant la représentation. Avec ces procédés il a l’impression de regarder un film. J’aime assez l’idée selon laquelle aucune interaction entre l’acteur et le spectateur n’existe, cela soulage quelque chose chez lui.

Dans l’espace urbain si vous voyez de votre appartement une scène sexuelle se dérouler sous vos yeux ou bien une belle femme ou encore un homme attirant vous allez regarder ce spectacle et en même temps vous allez vous sentir d’une certaine manière coupable. Pour moi, le spectateur doit être détendu et ne pas se sentir coupable de quoi que ce soit. Excepté l’inceste dans « Conte d’amour », le spectateur doit accepter de se trouver dans cette atmosphère troublante. Il doit être capable d’endosser une certaine violence qui le mettra certes mal à l’aise mais en aucun cas se sentira fautif devant cette situation dévoilée.

Dans « Etant donné », je veux que le spectateur se demande : pourquoi je suis assis là devant ce spectacle terrible ? Je veux lui donner la possibilité de critiquer la situation exposée ainsi que sa position de spectateur. Je ne veux pas le provoquer ou bien le choquer. Je veux simplement qu’il ait conscience de ce que peut produire un directeur de casting en usant de son pouvoir et à quelle fin !

Inferno : La fin de « Casting Couch » et plus largement celle de l’industrie pornographique vise un marché : celui de la masturbation. Quand est-il du texte de Jan Fabre vu sous ce regard pornographique et théâtral ? Ne risque t’il pas de basculer du côté de la masturbation intellectuelle piégée par une forme propice au plaisir spectaculaire d’un dégoulinement de références artistiques ?

Markus Öhrn : Je pense effectivement que cette pièce va être énormément critiquée par certaines personnes pour cette raison. Vous avez besoin d’énormément d’outils pour voir « Etant donné ». Vous devez connaitre la pièce de Jan Fabre et l’installation de Duchamp : c’est le noyau de ma proposition. Casting couch est juste un autre média possible pour envisager l’esthétique de Jan Fabre. Je suis un peu inquiet au sujet de ces outils que je manipule et de leur réception vis-à-vis du spectateur. Mais je ne m’adresse en aucun cas exclusivement à un cercle de personnes averties qui possède ces repères artistiques. Il est vrai que « Conte d’amour » se situe plus du coté émotionnel. « Etant donné » est certainement plus du coté conceptuel. Il ne joue pas sur des émotions mais sur plus sur une idée. Je pense que cela peut-être un problème, je ne sais pas, on le saura dès la première. Pour l’instant, j’ai l’impression d’être comme un bouchon ballotté par la mer, c’est un peu comme « Conte d’amour ». Lorsque j’ai dit que je voulais toucher artistiquement à Josef Fritzl, on me disait : « oublie, cela n’est pas possible »… Mais j’essaie à chaque fois d’être aussi clair que possible sur mes intentions, et affirme de cette manière mon approche esthétique.

Propos recueillis par Quentin Margne

« Etant donnés » / texte de Jan Fabre d’après l’oeuvre de Marcel Duchamp  / sera créée au T2G de Gennevilliers du 27 novembre au 2 décembre 2012.

LIRE AUSSI l’article sur « Conte d’amour » : https://inferno-magazine.com/2012/07/21/conte-damour-markus-ohrn-au-sommet-de-son-art/

Visuels : 1/ Etant donnés 2/ Conte d’amour / 3/ Markus Öhrn / Photos DR et Daniel Hoflund-klein / copyright Markus Öhrn

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives