BLAINE & GUIGNOL CIRCUS OU LA REVOLTE AVORTEE DES CLOWNS

Julien_Blaine[1]

JULIEN BLAINE : BLAINE & GUIGNOL CIRCUS / Galerie Jean-François Meyer / Marseille / Jusqu’au 9 mars 2013.

Le 15 janvier, quelques jours après l’ouverture de Marseille 2013, Julien Blaine a lancé une soirée d’inauguration à la Galerie Meyer dont on n’est pas ressortis indemnes.

L’événement présentait tous les signes de la fête. Préparé depuis des semaines, il invitait tous ceux qui le souhaitaient à se déguiser, qui en écuillère, qui en clown… pour la vraie ouverture de Marseille Capitale de la Culture, en échange de quoi chacun recevrait de « l’auteur une œuvre unique dûment signée et datée. Offre valable le seul jour de l’inauguration ».

A 19h les premiers invités arrivent accueillis par la voix du maestro-dompteur qui donne à chacun l’impression, pour ne pas dire l’occasion, d’être un artiste qui va participer à un grand événement. D’ailleurs on y participe déjà en accueillant à notre tour chaque nouvel invité par des claquements de mains. Entre deux, dans un cadre apéritif, on boit, on papote, on regarde les murs de la galerie tapissés d’

Affiches des cirques de campagne
et des théâtres de Guignol

détournées par des éclats
et des giclées de sperme

on jette un œil à l’installation d’une bombe acrylique dont l’artiste s’est approprié le contenant, on lit un manifeste pour le maculage des affiches publicitaires, le tout arrosé de vin, de whiskey ou de jus d’orange, selon. On en oublierait presque qu’on attend un événement qui nous est néanmoins rappelé à chaque entrée d’un nouvel arrivant maintenant accueilli par une salve d’applaudissements. Durant une heure et demie, le même rituel se répète jusqu’à ce que la galerie soit pleine.

Puis soudain Madame Loyal joue son rôle et le dompteur vocifère : le spectacle commence ! Blaine se dirige vers le fond de la salle, use des vertus performatives du langage : nous allons entendre le dompteur de mots ! On se prépare, on se concentre, le silence fait place au brouhaha … mais la mise en place s’étire, on s’autorise alors encore quelques chuchotements : on reconnaît tous les signes de la mise en place d’un spectacle. L’intervalle traîne quand même … mais l’artiste sait ce qu’il fait, l’artiste se respecte. Brisant enfin ( !) cet espace mou, et contre toute attente, le dompteur annonce alors que c’est le moment de prendre des photos avec tous ceux qui se sont déguisés. On se met en place, on pose, on attend le clic et ce sera la photo de famille des artistes dont la légende (ce qui doit être lu) a été écrite à l’avance : BLAINE & GUIGNOL CIRCUS. Photo qui sera, elle aussi, situation oblige, accueillie par une salve d’applaudissements.
Après quoi, un nouveau flottement s’installe jusqu’à ce que l’artiste se dirige vers l’entrée pour donner une déclaraction de son

Manifeste pour le maculage
des affiches publicitaires

Après le Manifeste des socles et stèles
abandonnés (1978-1984),
voici celui du maculage des affiches publicitaires :
Achetez une bombe acrylique (spray paint)
de la couleur de votre choix et faites un rond le plus
parfait possible bien rempli – si possible à maintes
reprises – pour qu’il ruisselle d’abondance
sur l’affiche de votre choix.
Pas de graffiti, pas de tag, pas de slogan,
pas d’affichettes, pas de flyers, pas de post-it :
on ne répond pas à ces messages imposés par les
marchands de colle simplement un rond blanc
plein à déborder…
Moi, j’ai préféré la bombe blanche
(happy color, smalto spray, acrilico) :
ça fait de très gros et très beaux spermatozoïdes.
J’aime aussi les bombes de marque Julien !
(peinture aérosol, décor, blanc mat)
En langue italienne :
1 spermatozoo que j’écris avec un blanc entre
le « o » et le « z » :
Spermato zoo.
Voilà le manifeste n’est pas plus long !

La déclaraction terminée, on applaudit, on félicite, on reprend un verre et nos petites conversations comme si rien ne s’était passé.

Oui mais c’est que « rien » ne s’est passé !
Comme dans les meilleurs events, on a tous participé, on a tellement bien joué le jeu qu’on a été à la hauteur d’un non-événement, de véritables GUIGNOLS ne sachant prendre la mesure d’une déclaration de guerre, radicale, désespérement ironique, tant dans la réduplication du dispositif spectaculaire dénonçant une fausse politique culturelle que dans le miroir tendu à nos comportements.

Si une étude récente de mesure de consommation a révélé que les Français (triste et ironique métonymie) achètent plus de contenants que de contenus, ce soir là à la Galerie Meyer on a offert l’image d’un public pour qui l’événement s’est réduit à la sortie elle-même. Nous, les premiers à critiquer la culture culturelle, à dénoncer cette mascarade 2013, l’exhibition pornographique du vide de ses programmations qui masque si bien les saccages sur lesquels elle s’est édifiée, nous avons été domptés par ce qu’on dénonce. Nous croyant à l’abri du langage de l’ennemi (et donc de ses effets) parce qu’armés de notre Culture (?), de cet esprit critique qui nous assure tellement la résistance qu’on n’a plus besoin de résister, nous n’avons pas pris la mesure de cette puissance qui nous formate jour après jour et nous rend moins exigeants, de cette machine qui fabrique des schizophrènes pétris de culpabilité et/ou dénonçant l’élitisme et/ou finalement séduits par les formes du divertissement. Mais entre, la même ligne de renoncement, le même gâchis qui sert un adversaire clairement sous-estimé qui se nourrit aussi ( !) des schizo alors que lui, est extrêmement cohérent !

Pourtant ce soir-là on était dans le bon camp… nous n’étions pas dans une grande salle, dans une de ces nouvelles constructions arrogantes pour assister à un spectacle surmédiatisé … mais on était tellement sûr d’échapper au formatage qu’on a applaudi le vide et que le funambule s’est cassé la gueule. Il est des claques meurtrières comme des métiers qui ne pardonnent pas l’hésitation entre rituel et stimuli.
Ce soir là Blaine a orchestré le vide et les artistes que nous étions censés être n’étaient pas au rendez-vous. Aucune ré-action, aucune réponse si ce n’est une occupation littérale de l’espace, un vague malaise qui pointait nos vacuités. Telle est l’image ( !) que nous avons donnée et si on désespère après coup de la confidentialité de l’événement – quand les pleins feux sont sur l’épiphénomène capitale 2013, les artistes (et non les pseudos) sont relégués à agir dans 4 murs et le public manque – rassurons-nous, le Public manque bien à son temps.

Telles étaient les réponses à Marseille 2013, réponse sans concession du dompteur resté en attente de celle des tristes clowns. Nous n’avons pas été à la hauteur de l’événement mais il est bien des bombes à retardement. Alors quand serons-nous à la hauteur de notre contemporain ? A quand la révolte ?

Sandra Raguenet

Notes : L’exposition BLAINE & GUIGNOL CIRCUS se tient à la Galerie Meyer jusqu’au 9 mars.

Les affiches maculées ont fait l’objet du numéro 0 de INVECE, la nouvelle revue inventée et conduite par Julien Blaine qui paraîtra à « une cadence annuelle et même biannuelle pour l’an 1… » aux éditions Al Dante.

CiRQUE-ZAVATTA

invece

Photos DR / Copyright Julien Blaine 2013.

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