MEDEA, CARLOTTA IKEDA / PASCAL QUIGNARD : Solidarité mystérieuses et réenchantement du mythe

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Medea : Carlotta Ikeda et Pascal Quignard / Biennale de danse en Gironde « Danse toujours » #2/ Théâtre des Quatre Saisons Gradignan / 11 au 27 avril 2013.

« Qui est cette femme dont je tombe ? »

Dans le cadre de la Biennale de Danse Toujours en Gironde, deuxième édition qui s’est tenue du 11 au 27 avril, Carlotta Ikeda, la chorégraphe danseuse japonaise qui a développé son art dans l’après Hiroshima et sous l’influence de Tatsumi Hijikata (le créateur du Butô, la danse des ténèbres), retrouvait son complice, l’écrivain Pascal Quignard, celui dont la langue, affranchie de toute pesanteur, fait entendre la musique des passions humaines, souffrances et supplice confondus.

Et sur la scène du Théâtre des Quatre Saisons à Gradignan, il s’agissait bien de retrouvailles ; et ce à plus d’un titre. D’abord, Medea fut donnée pour la première fois, en novembre 2010, sur la scène du Molière-Scène d’Aquitaine, à deux pas d’ici. Ensuite, il y a entre ces deux là, la danseuse, installée depuis la fin des années 90 à Bordeaux avec sa Compagnie Ariadone, et l’écrivain musicien, des vibrations secrètes qui scellent de subtiles correspondances : l’un et l’autre, chacun dans leur registre, s’adressent à nous dans un au-delà du langage qui nous transperce pour nous « saisir » d’une vérité transcendante.

Cette Medea s’affranchit de celle de Sénèque et même de celle d’Euripide dont elle s’inspire. Elle naît devant nous : c’est une création née de la rencontre d’un mythe avec l’imaginaire de deux artistes, véritables Prométhées modernes. Iconoclaste, leur démarche ? Comparer la Reine Médée avec la Vierge Marie, sous le constat que l’une et l’autre ont produit des enfants morts, est-ce un détournement de sens ou, au contraire, un éclairage saisissant du destin de ces deux femmes qu’apparemment tout sépare (mis à part peut-être leur dimension sacrificielle)? Dire que si les femmes désirent tellement des enfants c’est pour que ceux-ci puissent les venger ; ou encore, que les bébés sont comme des projectiles à retardement, ils servent à cela les bébés, ils ont le temps pour eux, ils tueront tous les vivants sur leur passage … est-ce « théâtralement » correct ?

La liberté qu’ils prennent est contenue dans le statut même du mythe qui n’est jamais fixé dans une forme qui le fossiliserait. En effet ce récit venu d’un temps hors du temps, s’il existe avant qu’on ne le conte, renaît au travers des interprétations que chacun brode à partir d’un fonds qui bien qu’immémorial sommeille en chacun comme une trace prégnante, tant la vérité qu’il porte en lui est indéfectible. Comme la poésie, le mythe existe avant tout au travers de la voix qui l’interprète et lui donne vie. Ses modulations donnent à voir des préoccupations de celui qui l’énonce.

Et qui est-elle cette Medea incarnée ce soir par la sublime (le mot n’est pas ici galvaudé) Carlotta Ikeda ? La « Médée méditant » fragment de peinture provenant d’Herculanum et déposé au Musée national de Naples, est devenue la Médée qui « pré-médite », celle qui, à l’instar de la Pythie de Delphes, voit en songe la réalisation du terrible destin qu’elle va réifier ; « La petite amie de mes douze ans, sa mère voulait la tuer dans la baignoire. », écho que renvoie Pascal Quignard, par-delà le temps, de l’image de la mère infanticide.

Médée, l’histoire éternelle de celle qui réunit en elle toutes les facettes contradictoires et complémentaires de la femme :

– Epouse aimante qui en arrive à tuer celui à qui elle a d’abord sacrifié son honneur en trahissant les siens (en offrant la Toison d’or à Jason, elle, princesse de Colchide a trahi sa patrie et n’est-elle pas allée dans cette fuite épique jusqu’à dépecer son propre frère pour retarder ses poursuivants en quête de ramasser les morceaux épars, permettant ainsi la fuite des Argonautes ?),

– Mère aimante qui après avoir accueilli en son sein le produit de son accouplement avec le héros qu’elle chérissait, en arrive à sacrifier sa progéniture (ce qu’elle a de plus « chair ») pour se venger de l’abandon dont elle a été victime (Jason, qui lui doit sa gloire, son trône, sa vie, la délaissant sans aucun scrupule pour une jeune fille plus jeune et certainement plus belle, la fille du roi de Corinthe).

– Mais aussi, une femme qui échappe à tout a priori marquant par là une liberté que les féministes ne renieraient pas : seule femme à avoir fait partie de l’épopée des Argonautes et qui entend bien exercer l’idée qu’elle se fait de la liberté jusqu’à l’extrême, jusqu’au non-pensable, le meurtre prémédité de ceux qu’elle a enfantés comme pour mieux tuer le père en eux.

Et comme pour rendre vivantes les mutations accomplies au sein de cette même créature qui tour à tour est femme et épouse castratrice, mère et infanticide, être aliéné qui porte le sacrifice en elle avant de se libérer et de le porter hors d’elle, la danseuse Carlotta Ikeda , mi-femme, mi-déesse, troublante de gravité et de solennité, va se dépouiller successivement des tuniques qu’elle porte, comme autant de mues nécessaires à son accomplissement, affichant ainsi aux yeux de tous « ce qu’elle a dans la peau » et qui la fait femme : celle qui donne la vie et possède tout autant le pouvoir de la retirer par un simple geste. Comment ne pas voir là aussi, dans ces robes exhibées dont elle se défait, l’écho d’une autre robe, celle préparée spécialement par Médée pour sa jeune rivale qui le jour de ses noces brûlera comme une torche après l’avoir revêtue.

Médée, figure de la femme-mère autant fascinante que terrifiante … C’est dans la vérité de cette énigme vivante que le langage à vif et à la poétique insondable de Pascal Quignard, soutenant les mouvements habités par la déchirure de Carlotta Ikeda, nous précipite pour nous faire « entendre » l’impensable des passions humaines, certes destructrices mais porteuses d’un idéal vivifiant n’acceptant aucune compromission. Et quand bien même devrions-nous en mourir …

Yves Kafka

Compagnie Ariadone ; Permanence de la littérature / Festival Ritournelles; IDDAC; Théâtre Paris-Villette, Festival « Faits d’hiver » / OARA (Office artistique de la région Aquitaine) / Biennale de danse en Gironde Danse toujours #2/ Théâtre des Quatre Saisons Gradignan

Médéa[1]

Photos Laurencine Lot

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