TABAC ROUGE, « CHOREDRAME » DE JAMES THIERREE

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Tabac Rouge, chorédrame de James Thierrée / dans le cadre du Festival Printemps de comédiens à Montpellier.

C’est dans le magnifique chapiteau rouge, créé par Henri-Claude Masse dit Napo de la société HMMH, que le nouveau spectacle de James Thierrée Tabac Rouge vient balayer Raoul, sa précédente création, qui fut un des grands souvenirs de l’édition précédente du Printemps des Comédiens.

Pour la première fois, le metteur en scène/scénographe/chorégraphe/directeur artistique/comédien sort du plateau pour n’être que metteur en scène/scénographe/chorégraphe/directeur artistique ! Et le spectacle s’en ressent, en bien comme en mal. En mal car évidemment, la présence, le charisme et la générosité du plus puissant des clowns du XXIe est une perte, quoi qu’il arrive. En bien, car elle permet à Thierrée de se renouveler totalement, de s’inventer un genre/geste nouveau (qu’il appelle le chorédrame) et de partir sur de nouvelles thématiques : la difficulté de diriger, la passation du pouvoir, la vieillesse du corps. Même si tous ces thèmes se retrouvaient dans ses précédents opus, ici ils sont nettement plus développés et surtout autrement : de façon plus abrupte, plus noire, moins évidentes.

Nous sommes dans un monde étrange, industrieux et sale, hanté de machines, de bestioles et d’humains. Tout est rayé, du son des vinyles au glaces des miroirs (on saluera l’énorme travail sonore, à la fois des créateurs, mais aussi des techniciens qui diffusent le son avec brio et exactitude). Le grand directeur orchestrateur de ce monde, un vieux bonhomme qui ressemble si fort à Denis Lavant que cela pourrait bien être lui, a du mal à trainer sa carcasse gêneuse pour diriger un chœur de femmes aussi saugrenu que machiavélique. Pour qu’il puisse aller au bout, lui a été collé un assistant, Manuel Rodriguez, qui tente vainement de huiler la machinerie en proposant sons, musiques ou partitions. Ces deux figures tutélaires, Lavant et Rodriguez, sont deux avatars de Thierrée : le monstre sacré à la gueule cassée et le jeune acrobate poétique et charmeur. Mais en scindant ses deux parties de lui-même en deux personnages bien distincts, une certaine complexité se perd qui sera contrebalancée par une fable plus floue, moins nette que lors des précédents spectacles. On ne sait trop ce qui se passe ni comment les choses évoluent. Au spectateur de travailler un peu pour se créer son idée du spectacle, qui évolue dans le désordre d’un mauvais rêve hallucinatoire.

Ce spectacle est un jet de vomi poétique, plein de bile et de poussières d’étoiles, qui laisse une partie du public perplexe et l’autre bouleversée, la preuve des grands spectacles. Même si certains passages sont encore un peu faibles (les passages de chœurs pourraient être nettement plus fort s’ils étaient traités à la manière d’un corps de ballet), cette exaltation du désespoir où les corps ne sont que des feuilles mortes et où la parole n’est qu’un râle incompréhensible, décrit la vision pleine et ardente d’un artiste entier sur le monde dans lequel il vit. Ce monde, Thierrée le voit cassé, pisseux, craquant de toutes parts ; mais les débris du miroir dans lesquels se regardent sans cesse le spectateur comme le personnage de Denis Lavant, finissent par créer un mobile au dessus d’un berceau, laissant une place à l’enfance pour reconstruire ce monde déchu après le passage d’une civilisation révolutionnaire.

Bruno Paternot

http://www.compagnieduhanneton.com/FR/spectacle/tabac-rouge/6

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