TRANSAMERIQUES MONTREAL : AME HENDERSON, ENTRETIEN AVEC LA PERFORMEUSE DE « WHAT ARE YOU SAYING  »

public-recordings-web-113crop1[1]

FESTIVALTRANSAMERIQUES MONTREAL : « What we are saying », Entretien avec Ame Henderson.

« What we are saying  » est un moment de performance unique, éphémère. Il tranche furieusement avec la tendance qu’a la performance de s’enferrer dans le factice, le renfermé. Il montre l’urgence inspiré du mouvement d’Occupy de faire simplement exister sur le sol de l’utopie des individus assemblés par le désir de construire un futur partageable.

Inferno : Comment « what we are saying ? » travaille t-il la rupture avec un modèle politique marqué par la désunion et montre la nécessité de produire à partir de lui, de son ingérence des nouveaux modes d’associations possibles, une utopie ?

Ame Henderson : Le modèle politique auquel fait échos « what we are saying » vient du fait qu’aujourd’hui, il est inenvisageable d’être ensemble en étant à la fois critique et empathique. Et si on ne peut pas être dans un même temps empathique et critique, comment envisager dés lors un avenir, un projet social en commun ? Or à l’inverse de cette tendance propre à cette société enpleine désagrégation, la pièce œuvre en continuité avec l’idée d’une utopie réalisable : vivre ensemble.

« What we are saying » s’interroge sur l’existence possible d’un collectif, pensé selon des modes de communication utopistes, des langages irréalisés. Ainsi, il s’agit de savoir s’il est possible de vivre ou non à l’intérieur d’une assemblée qui fonctionne à l’unisson. J’entends par là, une organisation qui s’efforcerait de reconnaitre les différences individuelles, aussi vastes, aussi subtiles soient-elles, à l’intérieur de son corps.

Cette pièce poursuit également une certaine ambition issue de tout un pan de la tradition chorégraphique. Elle travaille sur la subsistance d’une multiplicité d’idées à l’intérieur d’un corps chorégraphique. « What we are saying » donne à voir un mouvement corporel uni mais où existe une infinité de gestes, de paroles, de micros-mouvements. Qu’ils viennent des spectateurs ou bien des acteurs.

Inferno : Y a-t-il une ligne de partage entre spectateurs et acteurs dans cette production, ou bien est-elle entièrement absente ?

Ame Henderson : On a décidé de mettre en contexte « What we are saying » à l’intérieur d’un réseau ou il n’y aurait justement pas d’intérieur, pas d’extérieur visible. Cela s’inspire des théories du philosophe français Bruno Latour. Selon lui, dans un réseau, tout est objet reconnu et identifiable : les chaises, les acteurs, les spectateurs, les idées. Tout est égal d’un point de vue de l’attention, de l’importance accordée aux choses. On tente de travailler sur les relations entre les choses avec tous ses aspects, ses ramifications. On ne peut pas penser d’une manière binaire la différence entre spectateur et acteur. On voit plutôt poindre une sorte de graduation selon la connaissance que l’on a de l’œuvre et son rapport à elle. Sommes-nous des amis des acteurs, des critiques, des professionnels, des spectateurs ? On gagne et on perd quelque chose à chaque fois, il n’y a pas de hiérarchie, de limite. Chaque individu qu’il soit acteur ou bien spectateur, occupe à un instant une place qui lui est propre dans la pièce. Cependant chaque corps est dans un état de changement perpétuel. Je suis sensible durant la performance aux micros-interventions, aux changements de regard, aux échanges. Tous ces gestes font partie intégrante de la performance. Ils ont une éloquence, une vérité particulière. Cette vérité on ne peut que l’accueillir, l’entendre, elle est la chorégraphie.

Ecoutez la musique contemporaine, les choses sont composées. Une architecture établit le temps dans l’espace .On joue l’architecture, mais ce qui advient fait toujours partie du présent. Le texte et la gestuelle se réalisent dans ce même processus spéculatif, telle cette recherche à l’infini du futur que nous produisons.

Inferno : On est devant une sorte de bateau de Thésée, tous les éléments changent continuellement mais paradoxalement une architecture tient en place, elle est votre identité artistique, quel discours pourrions nous produire là-dessus ?

Ame Henderson : On travail au sein d’un groupe d’idées. On a une façon de travailler identifiable, une recherche qui se fixe plusieurs tâches. On ne sait pas si on réussit ou pas, mais la recherche est déjà ciblée, déjà précisée. Le but n’est pas de montrer ces recherches-là, mais de les faire devant et avec un public. De travailler sur le processus ensemble, de plonger dans sa tête, afin d’être dans un moment présent, quasi-méditatif. Car il très difficile aujourd’hui de ne plus savoir comment ne plus savoir. On a une composition fondée sur l’idée de chose à accomplir. Par exemple, on essaye de faire en sorte que les conventions normales de communiquer apparaîssent étrangères, dés lors on peut inventer de nouvelles branches à penser, d’autres rapports aux autres.

Dans ce processus de la création, on vise l’ouverture d’autres registres de langage, qu’ils soient corporels ou bien sonores ou encore verbaux. Il s’agit d’ouvrir d’autres modes de communication. Si on sort de la pièce en se disant qu’au fond le langage n’a pas de sens, il faut essayer alors de repenser l’acte même de communication…  Slavoj Žižek lors d’Occupy a dit : « Nous n’avons pas les mots pour exprimer comment nous ne sommes pas libres ».Certes on souffre d’un manque de mots significatifs, mais peut-être, n’est-ce pas si grave de ne pas savoir quel type de langage convient à ce système de domination ? Si on n’a pas de langage à notre portée, qu’est ce que cela donne ? Quelles sont les richesses de cet état ? Sans doute le noyau de cette œuvre tient dans le fait qu’il est essentiel de commencer par écouter, de commencer par ne pas savoir.

Inferno : Lorsque « What we are saying » s’achève en un chaos verbal, il semble ne plus y avoir de sens, tout du moins dans les rapports aux choses…

Ame Henderson : Je crois que l’on doit se fixer des attentes entre nous pour œuvrer ensemble dans la même direction. Dans cette pièce, il se produit une espèce de zig-zag. Comment peut-on travailler ensemble tout en laissant les dissonances exister ? Je n’ai pas réponse, en revanche notre acte artistique travaille sur cette question. Il change la temporalité du monde, il permet une existence temporaire dans cette utopie où il ne s’agit pas ici de s’asseoir pour écouter ce que l’on sait, mais plutôt d’être étonner de ce que l’on ne peut saisir de l’autre.

Cela nous permet de garantir une liberté dans le moment. Au cours de la performance, un esprit d’ouverture naît dans la connexion aux choses. La liberté ne réside pas nécessairement dans la relation aux choses, cependant elle la rend possible. Notre travail réside dans l’exploration permanente de nouvelles formes de relations, rendant possible une liberté commune d’action et de pensée. Une liberté nommable et reconnaissable (artistiquement).

Propos recueillis par Quentin Margne.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives