FESTIVAL D’AVIGNON : DES LUCIOLES EMPAILLEES

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Festival d’Avignon 2013 : Projet Luciole / Nicolas Truong / Chapelle des Pénitents Blancs du 7 au 13 juillet.

Etrange nuit pailletée que celle que déploie Nicolas Truong, avec Nicolas Bouchaud et Judith Henry. Etrangement sage. Nicolas Truong, le concepteur et l’animateur du théâtre des Idées au festival d’Avignon, qui est philosophe, entreprend de partager ce qu’on appelle la « pensée critique ». Un courant fondamental mais minoritaire qui est le fait d’écrivains, d’essayistes, de poètes autant que de philosophes, à la suite des éclaireurs que furent Walter Benjamin et Adorno.

Minoritaire mais aujourd’hui que plusieurs courants philosophiques mainstream se sont essoufflés, impuissants à décrypter réellement ce qui est venu (et je dis mainstream Derrida et Deleuze que pourtant Nicolas Truong inclut dans le courant critique, au sens où ils ont pu être récupérés par un postmodernisme libéral, même si à contresens de ce qu’il portait foncièrement), il devient vital de lire ces penseurs qui ont mis la nuit au centre de leur pensée.

La nuit ? La nuit humaine, celle que bien sûr notre joli monde s’échine par tout moyen, obsessionnellement, à chasser. La nuit est une image mais aussi ce réel du monde qui surgit quand on ferme les yeux. La nuit intérieure, celle de notre perdition native, celle de nos sensations si difficiles à nommer et impossibles à filmer (!), celle de nos imaginations et visions, et, au-delà, celle sexuelle dont tout est fait pour la domestiquer, ou la dégrader. Le sexe ne serait pas un problème très important, n’est-ce pas. Pour la pensée critique, le sexuel est sous-jacent partout, comme Freud l’a pointé, Freud qui gêne aujourd’hui plus que jamais. De là, la pensée ne peut être que fragmentaire, intuitive, critique (du monde qui attaque la nuit), dérangeante toujours. Surtout, la pensée critique ne peut pactiser ni avec la sociale-démocratie ni avec une quelconque politique qui espère répandre le bien sur cette Terre. C’est une pensée qui incline au soulèvement de l’individu, à l’émergence du singulier, qui ne craint pas le suicide, et qui se méfie des mouvements de masse. C’est une pensée essentiellement désespérée mais qui redonne à chacun « ses pouvoirs perdus » selon l’expression d’Annie Le Brun, les pouvoirs de sa vie propre, de sa vie secrète, de son désir (entendu plus vastement que de « réaliser ses désirs », comme mouvement portant à l’inconnu). Bien.

Jouer à faire du théâtre n’est pas en faire. C’est la deuxième année que Projet Luciole est au festival d’Avignon. L’an passé, au Sujet à Vif, il était présenté comme une commande de Nicolas Bouchaud et de Valérie Dréville à Nicolas Truong – Valérie Dréville s’étant désisté in extremis avait été remplacée par Judith Henry. Cette fois-ci, c’est joué à la Chapelle des Pénitents Blancs et c’est bien présenté comme un projet de Nicolas Truong. Ce dernier vient d’ailleurs sur le plateau, au tout début, dans la posture qui est la sienne au Théâtre des Idées. Et pour moi, dès cet instant, éclate la contradiction de ce projet. Pour moi, si la pensée critique mérite son nom, au théâtre elle ne peut se mettre en œuvre comme n’importe quelle « pièce de théâtre ». Si elle mérite son nom, au théâtre, elle est une critique de « la pièce de » voire du théâtre tout court. Elle cherche un chorus de voix, d’appels dans la nuit, une critique du spectacle qui doivent nous parvenir en dehors des codes de la représentation. Or Projet Luciole affecte arde une théâtralité sage, ordinaire même. L’idée d’une fausse conférence à laquelle auquel spectateur ne peut croire, et revendiquée – dans l’entretien accordé à notre revue Inferno, Nicolas Truong développe avoir voulu prouver qu’un montage de textes de penseurs pouvait avoir une théâtralité propre. Certes, son montage est parfait, mais il ne prouve rien qui n’ait été déjà prouvé par Vitez, le premier à avoir fait des montages de textes philosophiques et littéraires (non dramatique). Puis, servi par deux comédiens hors pairs, cette théâtralité est parfaitement mise en scène. Trop parfaitement.

Si l’intuition de Nicolas Truong d’aller sur le plateau est juste, il ne va pas assez loin pour abandonner ce qu’il est de jour et entrer dans sa propre nuit. Il ne s’expose pas dans sa fragilité d’homme, dans le non-savoir qu’il s’accorderait, car tout de même il n’est pas philosophe professionnel du matin au soir. Je le lui souhaite. De même, Nicolas Bouchaud et Judith Henry pressentent qu’ils ne peuvent exactement jouer comme d’ordinaire, mais ils sont trop rompus au jeu pour abandonner leurs savoirs, et tenter autre chose de plus risqué, d’un peu frissonnant. Excellents comédiens, ils jouent leur partition d’une manière qui ne remet pas en cause ce qu’ils savent très bien faire. Une très belle image leur est venue mais impliquant un rapport conventionnel à la représentation, celle de leur étreinte bloquée par des livres entre leurs corps. L’image est claire : c’est la critique d’une culture arrogante à la suite d’Adorno, en ce que la culture peut, utilisée comme savoir et instrument de pouvoir, devenir un empêchement à vivre, brouillant le désir, l’appel de / à l’autre. (En même temps, Adorno militait pour la diffusion de la culture et contre une critique naturaliste de la culture). Mais cette image est trop claire ; elle correspond à une forme de théâtre qui fait de la culture une telle arme de pouvoir car elle suggère qu’il y a déjà deux types de public : ceux qui comprennent les images mises en scène car suffisamment éclairés et les autres ; de plus, elle n’est pas si claire puisque même un critique de Libération, Gérard Lançon, y a vu l’apparition d’un presse-livre (on se demande bien ce que ferait le presse-livre en ballade dans la nuit sinon de jouer au surréalisme mais d’y jouer seulement, malheureusement).

Contradiction ou déni ? En revanche, la première image avec les livres qui tombent des cintres, lourds et dangereux, en rythme avec l’annonce de noms d’auteur, en plus d’être drôle, introduit exactement à la pensée critique. La pensée critique qui appelle à des écritures moins obscures et indigestes que celle des philosophes à système ou des critiques d’art établis, aussi et qui désacralise la culture. Cependant, je me demande si les contours de la pensée critique sont aussi vastes que ceux que lui donne Nicolas Truong, mettant dans le même sac Baudrillard et Annie Le Brun, Lyotard et Walter Benjamin. Ce ne sont ni les mêmes vies, ni les même prises de risques, ni les même écritures, ni les mêmes célébrités. Je me demande si Annie Le Brun d’être mise sur le même plan que l’universitaire Giorgio Agamben en serait très heureuse, elle qui n’a jamais accepté le pouvoir universitaire. Il est un peu facile de rassembler des pensées aussi hétéroclites sous prétexte que la pensée critique aurait pour principe la singularité des voix et des points de vue ainsi que la diversité anti-systématique, entre lesquelles jouerait la féconde et joyeuse dialectique éclairante. L’important étant l’acte de penser, le mouvement du soulèvement, ou le pas vers l’inconnu qui fait toute l’insolence du désir et sa jubilation, bien plus que la partie éclairante d’ailleurs. De là, je remonte au principe de Projet Luciole et me demande s’il ne contient lui-même pas une énorme contradiction à partir du moment où il s’appuie sur De la survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman (Ed. Minuit, 2009).

Le célèbre philosophe esthétique a là rouvert deux textes de Pasolini. Le premier est d’un Pasolini jeune s’enchantant sur des collines parmi de magnifiques jeunes garçons de la campagne, sur fond de fascisme, et voyant là un rais d’espoir. Un texte qui m’évoque celui de Genet dans Quatre heures à Chatila (Genêt qui fait partie de ces solitaires de la pensée critique) parti dans les montagnes de Jerfah et Ajloun en Jordanie avec des fedayin dans les années 70. Genêt, comme Pasolini voyant dans la sensibilité pure de ces jeunes garçons, dans leur beauté virile, quelque chose qui critique les corps des élites culturelles, leur insensibilisation, leur perversion sexuelle même. Dans la campagne nocturne, Pasolini voit en ces jeunes garçons incultes une source de vie que le fascisme ne pourra pas corrompre ; en même temps, il voit des lucioles et l’image naît, entre la forme de vie de ces garçons et ces lampyres. Puis il y a un texte de 1975, peu de temps avant son assassinat, où il dit que les lucioles disparaissent de la campagne, trop polluée.

Ce que fait alors Georges Didi-Huberman de ces deux textes est complexe. Certes, son livre est très beau, de pointer cette question dans une telle poétique mais je ne suis pas d’accord sur l’idée que les lucioles de la pensée seraient assez fortes pour persister dans ce monde et y maintenir le minimum d’espoir. Il y a là quelque chose qui encore une fois met la culture (et la pensée) au service d’une sociale-démocratie aveuglante, complètement abruti, qui produit la destruction de la terre que l’on connaît au nom du progrès. Car c’est ce que Didi-Huberman fait, déniant au fond au dernier texte de Pasolini sa puissance noire : « Mais il semble qu’en 1975, ayant abjuré ses trois derniers films et travaillant sur la bolge infernale de Salò, Pasolini ait désespéré de toute impertinence, de toute joie dialectique. C’est, alors, la disparition des survivances – ou la disparition des conditions anthropologiques de résistance au pouvoir centralisé du néofascisme italien – qui est à l’oeuvre dans le petit cas de figure que représentent la disparition des lucioles. » (p. 54).

Certes, les lucioles sont encore là mais ne sont-elles point à l’agonie ? Et c’est bien cette idée que refuse Nicolas Truong à la suite de Didi-Huberman, tout comme c’est une idée dans l’air de voir dans le désespoir intégral un catastrophisme de Cassandre déplacé. Garder espoir, ce serait en revanche bien et cela nous maintiendrait dans l’énergie d’une lutte. Je pointe là une vision morale de la question assez indécente, vu l’urgence de la situation mondiale comme propre à chaque individu. Et c’est un contresens par rapport à la pensée critique qui, pour moi, rassemble des auteurs qui n’ont qu’une urgence, celle de nommer ce qui déraille dans ce monde, parfois sous la forme de visions ou de pressentiments, toujours dans de sensibles et alertes prises de parole, les yeux grands ouverts, et surtout en se tenant à distance.

La tentation d’un philosophe. Projet luciole finit par édulcorer le principe de la pensée critique. Déjà, le fait d’en faire un mouvement en citant une trentaine d’auteurs tombés des cintres et en en oubliant autant, constitue un geste de reconnaissance culturelle à contresens – qui implicitement, involontairement sans aucun doute, implique de l’exclusion. De là, il coule de source de jouer ce montage de textes, excellemment fait à n’en pas douter – je le répète -, comme une petite création tirée à quatre épingles, avec ce clin d’oeil de transformer des feuilles de papier en paillettes phosphorescentes dans la nuit du plateau, avec en renfort les petites lueurs dérisoires et enfantines d’une boule à facettes de night club. Ces lumières-là sont celles d’une fin de fête de mariage en province plus que de certaines boîtes d’aujourd’hui où s’éprouve la nuit dans son rien, dans son « sans avenir », et souvent même dans l’impuissance à y faire résonner le moindre écho d’une fête subversive. Juste parfois des êtres qui rôdent, la sexualité en transit, mais cherchant leur nuit. Projet luciole finit par accréditer l’idée qu’il est possible d’adhérer à la pensée critique sans changer un iota de sa vie propre. Or, c’est son cœur, son nerf. Quand Adorno a écrit à la fin de son article « Critique de la culture et société » de 1951 qu’après Auschwitz écrire des poèmes serait barbare, il n’a jamais écrit que devenir poète l’était.

C’est le même problème pour la question de la fin de la philosophie, abordée via Philippe Lacou-Labarthe dans Projet Luciole. Etre poète, être philosophe, ce n’est plus produire des œuvres qui peuvent être labellisées « poèmes », « écrits philosophiques » mais des attitudes dans la vie qui imposent des choix et d’abord des refus et enfin des chemins de traverse. Adorno dit que sinon c’est fabriquer une culture mortifère, une culture fonctionnelle qui sert des hiérarchies et dépossèdent les gens de leurs propres pouvoirs de penser, de créer, de se cultiver, en réservant à des spécialistes et des élites (souvent des universitaires ou des auteurs patentés) ces questions de l’art et de la pensée. Les œuvres sont alors réduites à de purs objets de jouissance esthétique, de commentaire critique, sans conséquence sur la vie réelle. D’où aujourd’hui l’importance démesurée donnée aux interprètes et autres médiateurs de la culture. Et les spectateurs du Projet luciole ne s’y trompent pas, nullement troublés ou égarés, car tout leur a été très bien expliqué, flattés même d’être pris pour des gens intelligents, heureux d’avoir trouvé de nouveaux jouets, de nouvelles nourritures à assimiler rapidement pour n’avoir pas à en répondre. Celui qui connaissait les textes cités s’amusera lui à jouer à reconnaître les auteurs.

A vrai dire, si Annie Le Brun est largement citée dans Projet Luciole comme figure de proue de la pensée critique, c’est à juste titre. Depuis des années elle exerce cette critique des élites intellectuelles comme des pontifats artistiques, à l’aune du sensible. Elle seule nomme la question des corps sans têtes et des têtes sans corps, ainsi qu’aujourd’hui ces choses qui n’ont plus ni corps ni tête à vague apparence humaine ; elle seule aborde de façon aussi claire la question de l’insensibilisation, cause de tant de bêtise et d’inertie, de laideur et de défiguration de l’humain. Je pense là Günther Anders (que je crois pas avoir entendu cité) qui disait que la démesure de la technique n’étant pas à l’échelle humaine, produisait un monde que l’humain ne pouvait plus ressentir, donc penser. Mais c’est presque aussi un moyen de la récupérer et de ne la neutraliser que de la faire entendre dans un acte théâtral aussi mince au niveau sensible, si peu à même d’atteindre, ou de faire frissonner dans l’assemblée théâtrale la fulgurance inquiétante d’un désir impérieux de penser sans fermer les yeux. Or, réduire à un catastrophisme toute pensée qui n’a plus d’espoir, c’est fermer les yeux. Ce que Walter Benjamin ne fit pas, lui, celui qui, par sa pensée, donne à ce courant de pensée son identité, un peu comme Baudelaire donna à la modernité son nom. Mais Benjamin vient de Baudelaire, non ?

Il n’est pas donné à tout le monde de désirer avoir peur et d’aimer les gouffres. Nicolas Truong dans sa réflexion sur le théâtre n’abandonne pas son identité de philosophe. Il n’entre pas assez dans la nuit qu’est un plateau. Au contraire, il vient comme l’éclairer, la rendre moins angoissante. D’ailleurs, dans ce livre d’entretiens récent qu’il publie avec Badiou, Eloge du théâtre, il accrédite que le théâtre se déchiffre, se lit, s’interprète, comme mise en scène, reprenant là toute une pensée conventionnelle du théâtre depuis les années 70 (une image = une pensée qui passant par la tête du spectateur lui entrerait dans la chair et le toucherait) mais aussi récupérant à la suite de Mondzain des remarques très justes sur la place du spectateur.

Mais c’est comme s’il évitait d’interroger que ce que fait le théâtre une fois qu’on lui ôte tout ce qui fait son apparat et ses trucages – à force de dire ce qu’il est dans cet éloge douteux parce qu’à contresens de la pensée critique, critique d’une forme de culture qui peut devenir pompeuse. Il aura beau dire comme beaucoup aujourd’hui et notamment cela fait le discours du festival d’Avignon que le théâtre ne donne pas de solution, qu’il crée seulement une communauté dont les divisions sont la force, qu’il met en contact avec les questions du monde – ou encore que, même désenchantées, les œuvres sont porteuses d’espoir -, il n’aura encore rien dit de ce que fait le théâtre (des livres ou le cinéma voir les arts visuels peuvent bien faire la même chose). Il n’aura encore rien dit de ce que seul le théâtre peut faire. Et dont peut-être tout l’enjeu pour certains pouvoir est de se protéger en l’embrassant si fort qu’il en ressort étouffé. C’est toute l’ambivalence de ce Projet luciole. Mais je m’interroge là bien au-delà de cette mise en scène, sur les codes actuels de perception de la scène (plus que du théâtre, d’ailleurs) et s’ils ne sont pas encore une fois une façon de bien mal l’étreindre – la scène étant un espace autre, « perdu » disait Regy, comment même l’étreindre ? L’important est d’y pénétrer, d’y être.

Mari-Mai Corbel

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Photos Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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