GYMNASE NIHILISTE : THIBAUD CROISY AU CAC DE BRETIGNY

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Thibaud Croisy : Gymnase Nihiliste / CAC Brétigny / 9 novembre – 14 décembre 2013.

Mettre l’existence d’un projet entre les mains d’un aréopage de spectateurs constitué de manière ad hoc, brouiller ainsi les circuits de production dans le spectacle vivant, interroger en profondeur ses règles et modes de fonctionnement, la tache à laquelle s’atèle le metteur en scène Thibaud Croisy n’est pas des moindres.

Pierre Bal-Blanc et l’équipe du Centre d’art contemporain de Brétigny sont très attentifs aux propositions hybrides, qui se jouent des frontières encore en place entre les pratiques artistiques, qui travaillent l’endroit fertile où des modes de présence, des temporalités et des logiques différentes entrent en friction. Les Gens d’Uterpan, trublions notoires du champ quelque peu replié sur soi de la danse contemporaine, dont ils remettent sans cesse en question les conventions, ont produit une série de créations mémorables lors de leur résidence à Brétigny. Outre les protocoles conçus pour l’espace de la galerie, pour les gradins des salles de théâtre ou pour l’espace public, il y avait notamment cette initiative restée très confidentielle — et pour cause ( !) — d’une rencontre fort déstabilisante entre plusieurs décideurs du monde du spectacle vivant, des directeurs d’établissements et des programmateurs de festivals, qui, couverts par un principe d’anonymat, laissaient tomber la langue de l’appareil et les formules toutes faites.

Thibaud Croisy s’inscrit d’une certaine manière dans cette lignée radicalement iconoclaste. Entre janvier et juin 2013, une partie immergée de son travail s’est déroulée loin de toute médiatisation, dans l’intimité des rendez-vous en tête à tête avec d’autres metteurs en scène et chorégraphes, sollicités afin de confier l’un de leurs projets au Gymnase Nihiliste. La seule séance publique du Gymnase a eu lieu le 9 novembre, occasion pour l’artiste de revenir sur ces mois d’élaboration discrète, « invisible », mais également de tracer les lignes de fuite de son projet, et, de manière pratique, de déterminer par tirage au sort la composition de son « jury ». Il s’agissait donc d’un moment charnière, la seule occasion de visibilité prévue pour l’instant, car les prochains rendez-vous ne concerneront que les membres du Gymnase. C’est en huis clos qu’une décision sera prise sur le choix d’un projet qui ne devra pas voir le jour. Car c’est ici le nerf de la proposition de Thibaud Croisy, le lieu où elle dévoile clairement sa dimension subversive, où elle bouscule les conventions du spectacle vivant : le projet choisi par le Gymnase Nihiliste ne se réalisera pas.

L’artiste met en place une entreprise de disparition. Dé-produire, dématérialiser, soustraire une production au marché, voici les mots clé de cette proposition qui se positionne dans une démarche dialectique en faveur de la création, et qui a pour vocation de créer un appel d’air. Les ressorts d’une telle logique sont à rechercher du côté de Jean Dubuffet qui s’insurgeait contre le conditionnement culturel dans son ouvrage « Asphyxiante Culture » (J.-J. Pauvert, Paris 1968), lançant notamment l’idée de ces gymnases nihilistes. Thibaud Croisy s’empare de cette idée d’une manière qui n’est pas étrangère aux logiques d’empowerment : il donne au public un accès à l’œuvre en amont même de la production, il met des projets entre les mains de spectateurs, ainsi directement concernés et responsabilisés non seulement par rapport à la valeur intrinsèque d’une création, mais surtout par rapport aux mécanismes qui régissent la programmation dans le spectacle vivant et aux processus souvent opaques de prise de décision. Effectivement, comme le soulignait l’artiste lors de la présentation publique du Gymnase Nihiliste, quand un théâtre annonce sa programmation de la saison, les projets éliminés sont passés sous silence. C’est justement sur l’acte d’éliminer qu’il propose de se focaliser lors de ces 4 séances de travail en huis colos, tout en cultivant la plus grande latitude d’interprétation du sens à donner à ce choix collectif.

Sous des apparences rigides, le protocole mis en place par Thibaud Croisy permet de véritables espaces de liberté et ne réfute pas les germes de ses multiples possibilités de déraillement. Il fonctionne comme un outil de réflexion qui invite à s’en emparer. Le Gymnase Nihiliste fait ainsi œuvre de par les processus que sa mise en place enclenche. Quant à la restitution, elle se profile sous la forme d’un rapport d’activité.

Lors des prochaines séances en huis clos, des rencontres sont prévues avec les chorégraphes et metteurs en scène qui ont confié leurs projets au Gymnase – Yan Duyvendak, Thomas Ferrand et le tandem Allio-Weber. Il serait intéressant de voir dans quel sens ceux-ci vont les défendre. Essayeront-ils d’abandonner définitivement leurs projets en fournissant plus d’arguments aux membres du Gymnase ou au contraire, feront-ils en sorte de les récupérer ? Lors de rencontres préliminaires déjà, Thibaud Croisy a pu récolter de passionnantes informations sur les rapports quasi-psychanalytiques qu’entretiennent les auteurs avec leurs pièces, ne serait-elles qu’à l’état de possibles. Affaire à suivre de très près !

Par ailleurs, dans le cadre du festival Les Inaccoutumés, à la Ménagerie de verre, l’artiste vous attend pour sa nouvelle création, Rencontre avec le public, les 3 et 4 décembre.

Smaranda Olcèse

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