« LA CULTURE CE N’EST PAS DE LA SOUFFRANCE » : ENTRETIEN AVEC FRANCOIS NOËL

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Entrevue avec François Noël, directeur du théâtre de Nîmes :  La culture, ce n’est pas de la souffrance.

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Financé à plus de 95% par la ville de Nîmes, le théâtre municipal a beaucoup évolué ces dernières années, en fonction des lignes artistiques de ses directeurs successifs. Après une période consacrée aux créations régionales (direction Jean Lebeau) puis une direction bling-bling du couple Jérôme Deschamps / Macha Makeieff (celle-ci prendra un temps la direction seule mais toujours depuis Paris), c’est François Noël qui dirige ce lieu culturel. Devenu une référence régionale en matière de création, la danse contemporaine a été privilégiée. Explication, anecdotes et commentaires du directeur.

Inferno : Parlez-nous de ce conventionnement avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles* :
François Noël : Nous avons été labellisés « scène conventionnée pour la danse contemporaine ». Cela vient couronner le travail qui a été mené sur la danse et cette ligne artistique assez forte, qui donne une vraie identité. Pour nous c’est important, ça légitime une situation. Puis, on est à une époque où les labels comptent. Ça identifie plus clairement ce qu’on fait, ce qu’on est. On fait partie d’un autre réseau. En réalité, dans la programmation quotidienne, c’est déjà ce que je faisais ici et ce que je continuerais à faire. Pour l’avenir du théâtre c’est important, et puis ça apporte quelques subsides supplémentaires pour la programmation.

La danse est un élément important de votre programmation depuis quelques années, mais vous êtes en poste depuis dix ans…
Il y a eu des fortunes un peu variées, on est arrivé ici en 2003. Il y avait Macha Makeieff, Jérôme Deschamps, Catherine Laugier. Nous étions quatre, ça faisait une équipe un peu énorme à la direction ! C’était vraiment difficile de donner une ligne. Le public ne sentait pas une esthétique. Depuis 2008, je suis tout seul et bien évidemment, ça été plus facile pour insuffler une seule direction. C’est plus clair pour le public. Non pas que ce qu’on faisait avant n’étais pas intéressant, loin de là, mais aujourd’hui c’est plus visible. C’est aussi ce qui a motivé cette proposition de la D.R.A.C. : une ligne artistique plus claire qui a le mérite d’avoir une véritable identité. Plus on est et plus il est compliqué d’harmoniser.

Vous êtes « expert danse » auprès de la D.R.A.C. Languedoc-Roussillon. Vous voyez de belles choses en région ?
En région, il y a vraiment des choses qui émergent, de plus en plus de vitalité sur la région. Il y a des artistes qui se bougent, qui proposent des choses. Matthieu Hocquemiller, Fabrice Ramalingom, Anne Lopez font bouger les lignes. Mais leur statut régional ne compte pas pour moi. Ce que je vois, c’est le travail qu’ils mènent. Le critère, c’est ce qu’il produisent.

Vous avez accueilli Alain Buffard comme artiste associé pendant deux ans…
Il a installé sa compagnie sur Nîmes, et le théâtre de Nîmes continue d’accompagner son travail de chorégraphe. Nous coproduisons ses spectacles et les présentons.  On a accueilli Not a love song et après la rencontre à travers son travail, la rencontre humaine a été de la même intensité. On s’est mutuellement écrit, sans se l’être dit, en exprimant chacun de son côté un souhait de s’associer. Ça c’est imposé comme une évidence. Il a été associé pendant deux ans, on a accompagné deux créations : Baron Samedi et Tout va bien qui tournent dans le monde entier… J’avais ce secret désir qu’il reprenne Mauvais Genre un jour. C’est une particularité : des danseurs et des chorégraphes régionaux, cela signifiait son implantation dans la région.

D’autres projets avec lui ?
Il y a le prochain projet qui sera créé en 2015/2016 qu’on accompagnera. L’accompagnement est financier, ainsi qu’une mise a disposition du plateau. Toute l’équipe du théâtre s’engage à soutenir le projet (les relations publiques, la technique, la communication) afin de lui donner les meilleures conditions de création,  et que le spectacle soit sur les rails le jour de la première. Les spectacles ont une longue carrière à l’étranger. Pour moi c’est important d’avoir des artistes de ce niveau-ci, au théâtre de Nîmes, parce que ça exprime le niveau qu’on s’est fixé pour la programmation et pour la place que l’on donne au spectateur. Je ne pense pas que le spectateur soit simplement un consommateur de divertissement. Je suis convaincu que les spectateurs ont le talent de découvrir des artistes, de s’intéresser à des choses qui ne sont pas de l’ordre du divertissement mais de la chose culturelle, avec un propos fort et bien écrit. On n’est pas des marchands de billets. On n’a pas que l’objectif  d’avoir huit cent cinquante personnes tous les soirs. Cela participe à l’élévation du niveau de chacun, moi y compris, je suis le premier concerné. Aujourd’hui on ne peut pas se contenter de faire œuvre de divertissement, ce serait extrêmement réducteur pour la pensée.

Alain Buffard, à travers ce travail-là, ses engagements, ses points de vue sur la vie a toute sa place ici. Je sais que ses spectacles ne sont pas forcément abordables la première fois (à moins d’avoir un choc),  mais il y a vraiment chez lui une approche tellement intelligente qu’on est forcement touché,  et cela me fascine beaucoup dans son travail. C ‘est un chorégraphe talentueux qui sait faire des choses très belles, avec une qualité de danseurs exceptionnelle.

A Nîmes, est-ce que vous voyez une évolution des spectateurs sur la danse ?
Ça bouge très nettement chez les spectateurs. Si je me réfère à quatre ou cinq ans en arrière, la première fois qu’on a accueilli la Cie Rosas, il y avait 150 personnes dans la salle. Cette saison, c’est presque plein (NDLR : la salle du théâtre compte près de 850 places). Pina Bausch y est pour beaucoup. On s’est ouverts à un public plus élargi qui a reporté sa curiosité à d’autres artistes.

Quels sont vos rapports avec les autres programmateurs de danse en région ?
Au C.C.N**. ça se passe très bien, on a d’excellents rapports et de bonnes relation. Idem avec le C.D.C. d’Uzès***. Un peu moins avec Avignon, c’est un peu particulier, il a deux temps forts, c’est plus un festival, mais on a crée des liens  qui perdurent et qui se sont tissés à travers des soutiens à des artistes en commun puisque nous faisons partie d’une petit réseau de production/diffusion avec La Fabrique de Potsdam, Strasbourg, Uzès et nous. Chaque année on va soutenir deux chorégraphes français et allemand qui sont soutenus et diffusés dans nos structures. Il y a aussi dans les partenaires importants le Bureau de la danse de l’Institut français de Berlin.

Un des événements marquants de votre programmation, c’est l’accueil du Tanztheater de Wuppertal depuis plusieurs années.
C’était un très fort désir de ma part d’accueillir Pina Bausch. Dans mes grands chocs émotionnels, il y a eu Kontakthof à Avignon, programmé à l’opéra. C’était une découverte totale et très très forte. C’était en 1978, je crois. Depuis je suis habité par cet univers. Ça ne m’a plus jamais quitté, on peut considérer ça comme une passion ! J’ai été voir tous les spectacles de Pina Bausch qu’on pouvait voir. J’ai tout vu, et j’étais à chaque fois totalement subjugué. Quand je suis arrivé à Nîmes et que j’ai eu la responsabilité de programmer des spectacles, c’était une utopie totale. Quand on regardait les plannings de tournée de la compagnie, c’était les grandes capitales internationales. Donc Nîmes, ça semblait une sorte de tête d’épingle et ils n’avaient pas de raison objective de venir ici. Je suis allé à Wuppertal et on a discuté.

Je voulais qu’ils viennent créer une pièce ici. Suite au décès de Pina Bausch, ce projet est tombé à l’eau mais j’ai vu Dominique Mercy et Robert Sturm (NDLR : les remplaçants de Bausch à la direction artistique). Je leur ai fait par de mon désir, ils ont trouvé ça très amusant, sympathique et inimaginable. Comme je suis très opiniâtre, j’y suis retourné. On a échangé, argumenté et petit à petit on s’est connus. Une estime mutuelle est née entre nous. De cette estime, ce qui était inimaginable est devenu un« pourquoi pas ». C’était compliqué parce que depuis le décès de Pina, il fallait que tous les danseurs soient d’accord, que l’accompagnement et l’accueil technique de notre part soient au niveau d’une capitale internationale. Un jour ils ont dit « allez, quelle pièce veux-tu sur le plateau ? » J’ai dit ce qu’il me venait à l’esprit. Nelken c’était possible au niveau technique : le rêve s’est réalisé. Quand on s’est dit d’accord là-dessus, j’ai relancé : « on ne va pas faire un coup, il faut qu’on fasse un partenariat sur trois saisons, présenter trois spectacles de 3 époques différentes ».

A partir de là, l’affaire a été conclue pour les trois ans. S’est mise en route toute la machine, notamment la technique, pour vérifier la faisabilité dans les meilleures conditions de chaque pièce. Jusqu’au jour où ils sont arrivés. J’étais complètement bouleversé quand je les ai vus dans la salle en train de répéter. Mais j’ai senti qu’ils étaient un peu inquiets, tendus. Je pense qu’ils se sont demandés pourquoi ils avaient accepté d’être là. C’était un peu petit pour eux, ils avaient sans doute peur qu’on ne soit pas à la hauteur. La première est passée, ça a été un énorme succès, et à partir de là, ils ont été en confiance, totalement, et plus rien n’a été pareil, plus jamais de doutes sur quoi que ce soit. On boucle notre premier cycle. On va faire une pause l’année prochaine, mais on va repartir, on ne sait pas comment, on va bien voir.

Tout le monde se pose la question de l’avenir du Wuppertal Tanztheater sans Pina Bausch.
Je ne crois pas que ça doive devenir une compagnie muséale. Il y aura un changement artistique. C’est Lutz Förster qui reprend la direction artistique. Les tutelles allemandes (ville, région, état) ont demandé la création de nouvelles pièces. On pense à un chorégraphe invité et construire un répertoire de 10/15 pièces mais pas les 40 pièces de Pina Bausch prêtes à être jouées. Il faut se donner la possibilité de créer avec d’autres chorégraphes. Certains danseurs sont pour, d’autres plus craintifs. Je crois qu’ils faut qu’ils soient tous d’accord, qu’il y ait un consensus général, donc ça va prendre un peu de temps.

Vous avez des envies pour le futur de Théâtre de Nîmes ?
Pour le futur, je ne sais pas trop encore. Je n’ai pas bien réfléchi à la saison prochaine. J’aimerais un chorégraphe : Jiri Kylian. J’aimerais qu’on arrive à présenter certaines de ses pièces, peut-être pas avec le Nederlands Dans Theater. J’ai en perspective d’amener à Nîmes des chorégraphes comme Akram Khan qui ne sont jamais venus ici et qui ont leur place dans cette programmation. Tous ça est très hypothétique. On aura comme artiste associé pour la danse la compagnie La Zampa, qui s’est installée à Nîmes.

Alain Buffard, Anne Lopez, La Zampa, ce sont des chorégraphes du réjouissant.
La culture ce n’est pas de la souffrance. Souvent on pense que c’est difficile, qu’il faut beaucoup réfléchir, mais on peut juste être touché et ressentir une émotion qui ne demande pas un investissement très compliqué. On peut juste être touché par un geste, un propos.

Vous pensez pouvoir programmer les artistes plus longtemps dans le futur ?
J’espère qu’on va arriver à programmer des séries plus longues, j’y compte bien ! Ça a déjà bien évolué de ce point de vue. Au début on faisait une représentation d’Ana Teresa de Keersmaeker, on en fait deux et j’espère que ce sera trois bientôt. On n’est pas si nombreux que ça à avoir une programmation danse dans la région, hormis les temps forts des festivals. En saison, il n’y a pas une densité de choix énorme par rapport au bassin de population.

Sur la ville, vous faites des partenariats ?
On travaille très très bien dans une collaboration très douce et très cohérente avec les autres structures. C’était le cas avec le théâtre Liger et le Périscope (NDLR : Les deux lieux changent de direction en 2014). J’attends que les nouveaux directeurs me contactent. Ça se passe en très bonne intelligence avec la SMAC Paloma. Personnellement je souhaite qu’on continue comme cela, je l’espère.

Le théâtre change de nom ? Va-t-il y avoir des travaux ?
La raison sociale ne change pas, on est toujours « Théâtre de Nîmes » mais le bâtiment s’appelle Théâtre de Nîmes –Bernadette Lafont et Théâtre de Nîmes – Odéon pour la petite salle. La rénovation de l’Odéon n’est pas à l’ordre du jour, j’espère que ça le deviendra parce que c’est une salle à laquelle les Nîmois tiennent beaucoup. On ne pourra pas faire l’économie de cette rénovation. Il y a aussi ici un projet de rénovation obligatoire de la cage de scène de la salle Lafont qui est très ancienne (elle a plus de 40 ans, elle est bien fatiguée). Il y a une vétusté qu’il va falloir rénover, et cette cage de scène sera un gros chantier qui entraînera certainement une fermeture anticipée sur une saison et retardée sur la saison d’après, avec un hébergement ailleurs.

 Propos recueillis par Bruno Paternot

* : Décentralisation de l’État (ministère de la culture) dans chaque région. Elle participe au financement des structures en fonction d’une hiérarchie précise : Les C.D.N et les C.C.N. (dirigés par des artistes) puis les Scènes nationales et lesC.D.C. (dirigés par des administrateurs) et enfin les Scènes conventionnées. Celles-ci ont une obligation d’aide à la création et à la résidence.

** : C.C.N. : Centre Chorégraphique National. Centres-ressource pour la danse, les CCN partagent les mêmes missions, qui leur sont confiées par l’État et les collectivités territoriales :
-La création d’œuvres chorégraphiques par les compagnies ou ballets dirigeants ;
-La diffusion de ces œuvres, au niveau local, régional, national et international ;
-La sensibilisation des publics à l’art de la danse ;
-La formation ;
-L’accueil de compagnies

*** : C.D.C. : Centre de développement Chorégraphique. Ils partagent des missions communes :
– diffuser les créateurs et les compagnies
– inventer des temps forts pour la danse (festivals et autres manifestations en saison)
– accueillir en résidence des jeunes compagnies
– poursuivre des activités de formation pour amateurs et professionnels
– favoriser l’interdisciplinarité
– développer les publics
– créer des centres de ressource pour la danse.

Visuels : 1- Pina Bausch / 2- François Noël / Photos DR

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