« SANS TITRE (2000) », UNE PIECE PROGRAMMATIQUE DE TINO SEHGAL AU CENTRE POMPIDOU

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Tino Sehgal : sans titre (2000) / Centre Pompidou / 22 – 24 janvier 2014.

Accueillir au sein de la programmation des Spectacles Vivants du Centre Pompidou la pièce de Tino Sehgal, sans titre (2000), s’apparente à un acte réflexif. Au delà de la valeur certaine de ce travail, il y va d’une mise en perspective singulière des développements qui ont bouleversé les rapports entre les arts plastiques et les arts vivants dans la dernière décade.

Les visiteurs déambulant dans le Pavillon central des Giardini lors de la dernière édition de la Biennale de Venise pouvaient rencontrer, à certains moments de la journée, des performers exécutant différentes actions, souvent à genoux, comme pour mieux épouser une nouvelle perspective, une nouvelle façon de regarder et de se positionner devant le monde. Cette œuvre a valu à Tino Sehgal le Lion d’or, distinction qui vient couronner une renommée mondiale déjà solidement établie par les grandes expositions que le Guggenheim de New York et la Tate Modern ont dédiées à son travail.

La nécessaire porosité entre les arts plastiques et les arts performatifs
Tino Sehgal peut se targuer d’avoir imposé la place du vivant dans les espaces du musée. De par son farouche et non moins stratégique refus de l’image – pas d’autres traces que celles inscrites dans la mémoire – l’artiste appuie l’importance accordée au moment de la rencontre avec l’œuvre et à l’expérience directe que le visiteur peut en faire. Il garde également en ligne de mire la prise de conscience du fait que chacun peut en devenir d’une certaine manière le dépositaire. Ces conceptions entrent en résonance avec les desseins du Musée de la danse, initié par Boris Charmatz à son arrivée à la direction du Centre Chorégraphique National de Rennes, et rejoignent les dynamiques intellectuelles qui ont amené Jérôme Bel a développer la série de spectacles témoins (Véronique Doisneau, Cédric Andrieux, Pichet Klunchun ans myself…) – démarches de première importance qui ont changé la donne du paysage artistique contemporain.

Il est d’autant plus troublant de regarder ce solo qui nous ramène au début des années 2000. Tino Sehgal, danseur et chorégraphe de formation, interprétait lui même cette pièce qui travaillait déjà les frontières poreuses entre le monde des arts plastiques et celui du spectacle vivant. sans titre (2000) procède de la même équation qui va le rendre quelques années plus tard célèbre, à la différence près que la circulation y est envisagée dans le sens inverse : il s’agit pour l’artiste de déplacer le musée sur un plateau de théâtre, de le confiner au format calibré d’une représentation de danse. Certes il y va d’un musée hybride, d’un nouveau type, constitué d’une collection de gestes et de passages iconiques de l’histoire de la danse du 20ème siècle. Tino Sehgal choisit 20 chorégraphes et revendique d’entrée de jeu une histoire nécessairement tronquée, « impure », éminemment subjective, qui passe par le filtre du corps et de sa mémoire somatique et sensorielle.

Boris Charmatz saisit le caractère charnière de ce solo qu’il lit comme un moment de basculement dans le parcours de Tino Sehgal marquant en quelque sorte, dans cette volonté même de traverser la danse du 20ème siècle, ses adieux aux plateaux de théâtre. Il insiste donc pour que ce travail soit repris ou, à défaut, transmis. Trois danseurs l’ont désormais reçu : Boris Charmatz, Franck Willens et Andrew Hardwidge. La circulation du sens entre les corps, avec leur mémoire, leur culture et leurs apprentissages si disparates, ajoute une dimension supplémentaire à cette pièce à la facture autrement aride et dépouillée de tous artifices.

Corps nus et pleins feux
La lumière crue qui inonde à la fois le plateau et les gradins rappelle l’atmosphère neutre des espaces d’exposition. Pas de décors, de musique ou autres accessoires, pas de point d’accroche pour l’imaginaire. Le regard glisse sur les corps nus. La chair y oppose sa consistance opaque, ses tensions et ses tressaillements, sa force mutine envers toute forme de récupération narrative. Pas de projection possible car l’artiste et chorégraphe joue à perfection du morcèlement des danses, des sautes d’humeur et de registre d’une séquence à l’autre. Il maitrise le rythme et le montage. La danse se dévoile comme médium, de manière brute et immédiate. La seule fiction possible est celle imaginée par Tino Sehgal, « son » histoire de la danse.

Facture bâtarde
sans titre (2000) mobilise le plaisir quasi-ludique des devinettes et les spectateurs se prennent au jeu de la reconnaissance des fragments de danses de Nijinski, Mary Wigman, Isadora Duncan, Balanchine, Trisha Brown, Merce Cunningham, Pina Bausch, ou encore des maitres du buto et Xavier Leroy. Le parti pris fort assumé par Tino Sehgal de travailler à partir de séquences désormais cultes, entrées dans l’imaginaire collectif, qui suscite certes des frustrations, aiguise cependant le regard sur les qualités de mouvement, les parties du corps et les forces internes sollicitées par chacune de ces danses. Qui plus est, la succession de deux interprétations du solo initial met en lumière, dans les minimes écarts qu’elle rend explicites, l’entretissage de la mémoire individuelle et de la mémoire culturelle dans les corps. Chaque geste est une invitation ouverte à une archéologie d’apprentissages corporels, dans la mesure où il relève à la fois, de son créateur originaire, pour prendre un exemple, Merce Cunningham, de Tino Sehgal, auteur de la pièce qui se l’approprie de manière volontairement floue, la plupart du temps à partir de sources vidéo, enfin de l’interprète, Boris Charmatz, qui le reçoit dans son corps déjà rompu à la danse de Merce. Il y va d’une vertigineuse mise en abime de la question de la signature qui pointe vers l’extraordinaire densité du « métier » de danseur.

De la déterritorialisation
La force de la pièce de Tino Sehgal réside surtout dans les multiples processus de déterritorialisation qu’elle enclenche. sans titre (2000) est portée par le mouvement continuel des images produites dans le corps suivant des lignes de fuite qui répondent à une foncière permissivité. Son indéniable richesse découle du fait que ses fragments, qu’ils soient identifiables ou pas, entrent dans des re-configurations, articulations et rapprochements – historiques, géographiques, toniques, moléculaires –, complètement imprévisibles et jubilatoires. Le Musée c’est vous ! lancera en ce sens Boris Charmatz à l’assistance lors d’un moment de respiration de son solo.

Smaranda Olcèse

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