LE NOUVEAU FESTIVAL, « JUST POMPIDOU IT. RETROSPECTIVE DU CENTRE POMPIDOU » : RENCONTRE AVEC ALEXANDRA PIRICI & MANUEL PELMUS

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Interview Alexandra Pirici et Manuel Pelmus : Just Pompidou It. Rétrospective du Centre Pompidou / Dans le cadre du Nouveau Festival / 19 février – 10 mars 2014.

Le Nouveau Festival irrigue tous les espaces du Centre Pompidou, s’infiltre jusque dans la mémoire de la prestigieuse institution, chahute les habitudes, tisse de surprenantes connexions. Les Allégories de l’oubli, inspiré thème de cette cinquième édition, apportent leur cortège de réminiscences. La donne est bouleversée d’entrée de jeu. Avant même d’arriver dans les espaces de la Galerie Sud où se déploie, suivant des rythmes organiques, la machine chorégraphique de la « Rétrospective » de Xavier Le Roy. Avant de descendre au niveau -1, emprunter le Train Fantôme du réalisateur Charles de Meaux, se glisser dans les salles de projection ou de spectacle. Comme une sorte de préambule à cette manifestation protéiforme et vivifiante, Bernard Blistène, l’initiateur du Nouveau Festival et, par ailleurs, nouveau directeur du Centre Pompidou, a invité les jeunes artistes roumains Alexandra Pirici et Manuel Pelmus, très remarqués à la 55ème Biennale de Venise.

Mademoiselle Pogany, la célèbre sculpture de Constantin Brancusi, côtoie les Guerrilla Girls, qui semaient le trouble au MoMA dans les années 80 avec leur manifeste The Advantages of Being a Woman Artist, Cindy Sherman rencontre Marcel Duchamp, pour un instant suspendu au milieu des flux de visiteurs. Certains d’entre eux s’arrêtent, interpelés par cette manière directe et efficace de prendre l’histoire de l’art à bras le corps. Les artistes, quant à eux, continuent imperturbables, avec une concentration extrême, à performer ces œuvres, aussi bien issues des immenses collections du musée, que d’expositions temporaires désormais mythiques, pour cette vivifiante Rétrospective du Centre Pompidou.

Rencontre avec Alexandra Pirici et Manuel Pelmus autour de leur pratique de la performance et des live arts, de leurs projets passés et à venir.

Inferno : Nous vivons une période de porosité grandissante entre les arts plastiques et les arts vivants. Comment expliquez vous ce trend et quelle est la place de la performance dans ce contexte ?

Alexandra Pirici : Il y a effectivement un intérêt grandissant de la part des musées et des galeries pour leslive arts et la performance. La manière dont on s’approprie tout ce pan de la création est pourtant assez discutable. Certes, il est bien qu’on s’y intéresse enfin, mais le plus souvent, la performance est incorporée dans l’évènementiel, comme une façon d’animer l’atmosphère statique du musée et d’y faire venir du public. Il y a des raisons économiques qui entrent également en jeu. Nous essayons de proposer quelque chose de différent. Cela ne nous intéresse pas tellement de venir performer lors d’un vernissage, de faire un mini-event qui rassemble du monde pour une heure. Nous travaillons sur des formats plus longs et nous évitons d’intituler nos propositions performance, justement pour déjouer les attentes que ce terme induit de par son histoire. Nous préférons parler d’actions continues, syntagme qui conditionne un cadre conceptuel différent et d’autres attentes.

Il est bien évidemment très intéressant d’observer les manières de fonctionnement de l’économie de ce genre de projet artistique. Il est plutôt simple de programmer une performance lors d’un événement, les cachets des artistes ne sont pas énormes. La façon dont la performance a été théorisée dans la période historique des années 60 – 70 posait l’accent sur les possibilités de subversion du marché de l’art, du marché de l’objet artistique, le corps étant un outil de création pas cher et disponible. Finalement le mouvement a été récupéré par le système, le marché de l’art a continué à fleurir, les artistes qui travaillaient la performance y ont été intégrés, ont commencé à vendre des objets, de la documentation, des photos, des traces. Ils ont compromis d’une certaine manière la vocation subversive initiale. De nos jours, cette attention renouvelée pour la performance me semble aller dans ce même sens, ce n’est pas vraiment un changement. C’est la raison pour laquelle je trouve plus intéressants les projets qui se déploient sur toute la durée d’une exposition, qui ne se limitent pas à une intervention ponctuelle. Je parlerais d’ailleurs plutôt d’une exposition et non pas d’un event. Cela implique également d’autres moyens de production, d’autres coûts. Il faut par exemple payer 10 personnes pendant un mois, cela atteint à peine les montants de l’assurance d’une peinture que le musée voudrait emprunter pour une exposition et pourtant ça pose parfois problème, c’est trop cher ! Je m’arrête sur cet aspect économique parce qu’il est d’une certaine manière révélateur de la façon dont la performance entre dans le musée et met en exergue les enjeux d’entertainment et d’animation auxquels il faut tenter d’échapper dans son travail.

Vous avez représenté la Roumanie à la dernière Biennale de Venise et votre projet An Immaterial Retrospective of the Venice Biennale a été très remarqué.

 Dans les espaces vides du pavillon roumain, des artistes performaient quotidiennement, et sur toute la durée de la manifestation, une sélection d’œuvres d’art présentées à Venise depuis 1895, année de la première édition de la Biennale. Il s’agissait d’une manière non-chronologique et non-hiérarchique de visiter l’histoire de cette vénérable institution du monde de l’art, mais aussi de revenir sur des propositions peu remarquées à leur époque d’artistes femmes ou de pays non-occidentaux, aussi bien que sur les tendances dominantes, le mainstream.

« Nos œuvres respirent, transpirent et vous regardent ».

La création proposée dans le cadre du Nouveau Festival, la Rétrospective du Centre Pompidou fonctionne sur les mêmes principes. Pouvez-vous nous exposer les grandes lignes de ce travail ?

Marius Pelmus : Il y a certes des similarités avec le projet Just Pompidou ItRétrospective du Centre Pompidou, présenté maintenant dans le cadre du Nouveau Festival, mais nous accordons une place très importante au contexte dans notre travail. On peut parler de site specific projects. Nous nous intéressons énormément à l’endroit où l’ont réalise chaque proposition, il ne s’agit surtout pas de livrer à chaque fois une même chorégraphie déjà faite, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous n’utilisons pas le mot performance dans la description de notre travail.

En ce qui concerne le projet pour la Biennale de Venise, il y avait plusieurs paramètres qu’il fallait prendre en compte. Tout d’abord il s’agissait d’un pavillon national et nous voulions questionner cette organisation et présentation par nations qui est toujours en vigueur à l’heure actuelle où l’on parle de l’Europe et où les artistes travaillent entre les différents pays.

Nous avons mélangé deux projets : celui d’Alexandra et le mien. Parmi les idées de départ, il y avait celle d’une revendication de l’histoire (claiming history), qui est à la base de l’un des mes travaux antérieurs, en collaboration avec Brynjar Åbel Bandlien, Romanian Dance History, qui se traduisait dans le contexte de la Biennale de Venise par cette proposition qui peut paraître prétentieuse, démesurée de la part des représentants d’une culture marginale, périphérique, d’un petit pays, sans trop de ressources financières et sans pouvoir économique, qui se donne le droit de faire la rétrospective de la plus ancienne et prestigieuse biennale du monde. Il s’agissait déjà d’une remise en question de la façon dont on écrit l’histoire dominante. Il n’était pas dans nos intentions de réaliser un pavillon axé sur l’être roumain (being romanian), de montrer quelque chose de roumain. Loin de nous, cette idée ! Mais nous avons également inclus dans notre Rétrospective Immatérielle des œuvres d’artistes roumains, ainsi que d’artistes femmes ou venant de pays non-occidentaux.

Alexandra Pirici : L’autre point de départ se situait dans un projet que j’avais déjà initié dans l’espace public et qui, d’ailleurs, continue à m’intéresser : performer des monuments ou mettre des corps en relation avec les structures imposantes, énormes de l’espace urbain, qui constituent l’une des représentations les plus primaires du pouvoir en place. Il s’agissait pour moi de travailler une certaine forme de remise à l’échelle, de confrontation entre la dimension humaine et la dimension monumentale.

Nous avons utilisé ce mécanisme dans le projet de la Rétrospective Immatérielle – une remise à l’échelle humaine de l’institution de la Biennale et des certaines œuvres iconiques ou des artistes célèbres. Par incorporation, l’histoire était donc traduite à l’échelle humaine.

Le projet a été salué par le monde de l’art et plus largement par le public. Qu’est ce qu’impliquait de manière pratique sa mise en place?

Alexandra Pirici: De point de vue de la réception justement, c’était très intéressant parce que finalement pas mal de monde a pu penser que c’était un projet immatériel faute de moyens, que c’était plus simple de faire de la performance. Ce sont les mêmes réminiscences de la pensée des années 70… Alors qu’il est tout aussi cher de payer les deux équipes de cinq personnes qui ont travaillé tous les jours, pendant six mois à Venise. Les performers devaient être logés, nourris…Cela a finalement couté aussi cher qu’un projet « classique » d’installation, peinture ou sculpture, à cette différence près que les ressources étaient redistribuées de manière plus équitable de notre point de vue. 90% du budget est parti dans les cachets des danseurs, alors que d’ordinaire, il est absorbé par les taxes d’assurance des œuvres et / ou le cachet d’un artiste exorbitant. Cette dimension politique du partage était importante pour nous.

Manuel Pelmus : Du point de vue pratique, les danseurs se sont succédés de manière assez soutenue et il fallait être souvent sur place pour assurer la transmission du matériau chorégraphique et la mise en place des équipes. Un seul performer est resté cinq mois d’affilée. Le travail était très intense. Même s’ils arrivaient à gérer le rythme physique très exigent, c’était surtout au niveau mental, de la concentration et de la routine, que le projet les sollicitait le plus.

Alexandra Pirici : Et finalement nous étions seulement quatre à porter tout le projet : nous deux, Raluca Voinea, le curateur et Corina Bucea, le manager de projet.

Revenons un peu sur votre parcours. Vous venez chacun de la danse contemporaine, qu’est ce qu’il vous attire dans le champ des arts plastiques ?

Manuel Pelmus : Notre intérêt pour les visual arts n’est pas si récent. Nous avons travaillé tous les deux dans différents contextes qui étaient au croisement des disciplines, qui excédaient déjà les cadres de l’institution théâtrale, qui investissaient l’espace d’exposition ou encore l’espace public.

Ma dernière pièce produite pour le théâtre explorait déjà les limites de la représentation – Preview se passe exclusivement dans le noir – et de l’institution théâtrale. Je ne voulais plus reproduire des cadres et formats qui ne me satisfont plus, j’avais envie d’explorer de nouvelles directions.

Par la suite, Romanian Dance History, un projet assez vaste, a connu différentes déclinaisons – une conférence, une intervention, un livre – quelque chose de beaucoup plus riche et protéiforme que les 50 minutes d’une production « classique » pour laquelle tu travailles trois mois et qui est susceptible d’être programmée dans les festivals.

Avant la Biennale j’ai été invité à participer à une exposition à Stuttgart avec une performance. J’ai répondu que cela ne m’intéressait pas de venir juste dans le hall pour le soir du vernissage pour performer pendant 40 minutes avant de rentrer à la maison. J’ai proposé une semaine à l’ouverture et une semaine avant la clôture de l’exposition et j’ai exigé un espace qui me soit dédié. Nous revenons aux questions économiques évoquées par Alexandra – les programmateurs remplissent une exposition avec une centaine d’artistes qui envoient une vidéo, il ne s’agit pas des mêmes conditions de production.

Il s’agit de votre part d’une critique structurelle du système ?

Manuel Pelmus : Je pense qu’il s’agit surtout d’une insatisfaction liée au champ du spectacle vivant. Un certain courant conceptuel me semble encore très peu, voire pas du tout assimilé à la création en danse. Il est beaucoup plus difficile d’y travailler et de proposer d’autres types d’œuvres. La machine théâtrale est assez formatée : le public s’installe, les lumières s’éteignent, la pièce dure 50 minutes… Je me suis confronté à ces limites avec Romanian Dance History. Cela ne veut pas pour autant dire que nous n’allons plus créer des pièces pour le théâtre, mais peut être nous allons proposer d’autres types de présence, d’autres types de production.

Alexandra Pirici : Je partage les points de vue de Manuel. Quant à mon parcours, j’ai commencé à sortir assez vite des cadres de représentation théâtrale, en proposant des projets dans l’espace publique. J’étais très intéressée par son esthétique. Dans mon premier projet de ce type, nous avons performé des monuments et cela quotidiennement pendant trois semaines. La durée était déjà une composante très importante du travail. Maintenant je suis en train de préparer un projet pour Brut* à Vienne, dans le cadre d’un festival de théâtre et j’ai beaucoup hésité avant d’accepter cette invitation. J’ai décidé d’enlever les gradins, pour déjouer l’organisation classique de l’espace théâtrale, avec le public placé de manière frontale, en groupe compact. Il est assez difficile de transformer une structure assez ossifiée, y compris dans la danse contemporaine. Le versant conceptuel n’a effectivement jamais été complètement accepté en danse. On peut aimer ou pas, mais il faut au moins comprendre qu’il fait désormais partie de l’histoire et qu’on ne peut plus ignorer son existence. Les arts visuels ont pleinement assumé et intégré leur courant conceptuel, alors que les résistances restent encore considérables dans le champ du spectacle vivant. On le minimalise en le réduisant à un simple phénomène de mode, un trend. Les chorégraphes les plus intéressants à mon avis se sont précisément tournés vers les arts visuels. Cette insatisfaction avec les cadres de l’institution théâtrale est redoublée par une insatisfaction liée au niveau de discours et de réception, beaucoup trop restrictif, alors que dans l’espace d’exposition les attentes du public sont beaucoup plus vastes.

Manuel Pelmus : Les visiteurs sont habitués à retrouver dans l’espace d’exposition des propositions fors variées. Dans le cadre de la Biennale de Venise, il y avait beaucoup de choses qui s’y déroulaient simultanément. Dans la danse, les contraintes formelles sont malheureusement assez rigides.

Alexandra Pirici : La résistance y est beaucoup plus grande.

Manuel Pelmus : Par exemple, Xavier Le Roy a créé à la fin des années 90 une pièce dont personne ne parle plus de nos jours. C’était très intéressant, une sorte de jeu, sans la pression de produire un format classique de pièce. Malheureusement, E.X.T.E.N.S.I.O.N.S. n’a pas beaucoup circulé, le marché ne s’intéresse pas aux projets hors-normes, il est friand de soli… J’aurais adoré voir cette pièce ici, au Centre Pompidou. Je pense que ce projet aurait fonctionné à merveille dans le cadre du Nouveau Festival.

Alexandra Pirici : En même temps, je ne vais pas abandonner complètement le format théâtral, il y a encore des défis à relever. Il est par contre désolant de voir que les propositions les plus passionnantes se retrouvent en marges, s’y retirent. C’est le signe d’une véritable résistance structurelle : même faire bouger un fauteuil devient difficile…

Manuel Pelmus : Ca a été un véritable casse-tête avec Romanian Dance History : comment l’annoncer, quoi mettre dans la feuille de salle… un tas de faux problèmes, alors qu’il aurait juste fallu dire au public de venir !

Vous êtes très actifs sur la scène internationale. Parlez nous de vos projets à venir.

Alexandra Pirici : Nous continuons à travailler ensemble. Nous avons notamment un projet à Bruxelles vers la fin de l’année et un autre au HAU** à Berlin. Chacun travaille également sur ses propres projets. Manuel est invité en avril à Singapore et à Hong Kong pour Para-Site International Conference 2014, intitulée Is the Living Body the Last Thing Left Alive? The new performance turn, its histories and its institutions.***

Je dois proposer un projet pour la Manifesta**** de Saint Petersburg, je suis invitée dans le cadre du programme dans l’espace public qui se positionne de manière ouvertement critique par rapport au contexte du pays. Je participe également à une exposition collective en Suisse à Biel / Bienne. J’ai aussi un projet à Berlin, dans un musée ethnologique.

Pouvez-vous évoquer brièvement le milieu de la création roumain ?

Manuel Pelmus : En ce moment le contexte est marqué par une vague conservatrice. Il y a eu ce scandale à l’ICR (ndlr : une intervention abusive et brutale des politiques pour changer la direction de l’Institut Culturel Roumain qui œuvrait avec un succès certain pour faire connaître la nouvelle génération d’artistes, cette intervention politique imposant un tournant quasi-réactionnaire) On coupe les subventions des lieux les plus intéressants au niveau de la programmation, c’est indirectement une forme de censure.

Alexandra Pirici : Il y a eu aussi une grande mobilisation pour défendre le CNDB.***** Aujourd’hui, la situation est toujours assez incertaine, mais semble engagée sur la bonne voie. Dan Perjovschi (ndlr : artiste roumain de renommée internationale dont les dessins sévissent à même les murs des grandes institutions d’art, comme autant des prises de position par rapport à des problèmes culturelles, politiques et sociales) décrivait le contexte roumain en disant d’ailleurs qu’on essayait de construire un underground dans un contexte où le mainstream n’existait pas.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

http://www.brut-wien.at/en/

** http://www.hebbel-am-ufer.de/

*** http://www.para-site.org.hk/en/events/2014/living-body-last-thing-left-alive-new-performance-turn-its-histories-and-its

**** http://manifesta.org/biennials/manifesta10/

***** Centre National de la Danse de Bucarest http://www.cndb.ro/

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Visuels copyright les artistes / courtesy Le Nouveau Festival / Centre Pompidou.

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