FESTIVAL D’AUTOMNE : UN ENTRETIEN AVEC CLAUDE REGY AUTOUR DE « INTERIEUR »,

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FESTIVAL D’AUTOMNE : « INTERIEUR » de CLAUDE REGY / jusqu’au 27 septembre 2014 / Entretien.

Nous avons publié dans le dernier numéro papier d’INFERNO cet entretien exclusif avec Claude Régy, dont la parole rare éclaire sa mise en scène lumineuse d' »Intérieur », re-création qu’il a donnée lors du dernier Festival d’Avignon en juillet 2014. En voici le fac-simile :

Inferno : Claude Régy, vous dites que parler de votre travail ressemble à « une tricherie »…

Claude Régy : Très difficile de parler de son travail puisqu’il y a une part d’inconscient qui se mêle à la conscience. On ne peut pas s’approprier totalement ce que l’on produit. Ce qui sort de nous, ça vient d’autres forces « intérieures ». Ce que Maeterlinck appelle « une mer de ténèbres » désigne tout ce qui est peu clair dans l’humain, tout ce qui est occulté mais qui existe avec une très grande force ne se manifestant pas forcément d’une manière visible.

« Le moi n’est pas maître en sa propre maison »…

Claude Régy : Maeterlinck est contemporain de Freud, d’Artaud, qui a écrit sur Maeterlinck qu’il admirait beaucoup. Maeterlinck est un grand précurseur. Quand je l’ai monté, il est apparu avec un « son » extrêmement neuf. Je me souviens de Duras et Sarraute venant voir mon adaptation et étant très surprises par la modernité de son écriture.

Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un comme vous à revenir 30 années plus tard à cette pièce emblématique du tragique quotidien, comme si le temps n’était pas « passé » ?

Claude Régy : Je représentais « Ode maritime », de Pessoa. Le directeur du Shizuoka Performing Art Center, Satoshi Miyagi, m’a demandé si j’accepterais de faire une création avec une partie de sa troupe et en langue japonaise. Immédiatement j’ai dit oui. Un texte s’est imposé : « Intérieur ». Pas de réflexion construite, l’inconscient a parlé. J’ai analysé ensuite qu’il y a dans « Intérieur » une division très nette entre une image muette et un autre groupe d’acteurs qui eux ont la parole. C’est très près du bunraku, d’ailleurs Maeterlinck a sous-titré sa pièce « Drame pour marionnettes ».

Avoir saisi au vol cette proposition « asiatique » et l’avoir associée à « Intérieur » est à mettre en lien avec votre conception esthétique du théâtre : en quoi ce choix « japonais » est-il constitutif de votre propos ?

Claude Régy : Dans le Bunraku, l’image est faite par des manipulateurs de poupées remuant jusqu’aux phalanges et qui nécessitent une manipulation très précise. Elles sont, comme disait Kleist, « avec des membres morts » et ne font qu’obéir à la pesanteur. La parole est le fait d’un groupe d’acteurs qui se tient sur le côté et dit le texte alors que l’image produite par les marionnettistes et leurs poupées est muette.

« Intérieur » est une réflexion sur la mort, thème récurrent de mes entreprises. Le nô est en relation avec elle, on dit du pont que les acteurs traversent pour entrer en scène qu’il vient du monde des morts. Dans le butô, la mort aussi est centrale.

Donc tout un faisceau de coïncidences, de relations, entre mes intentions et la culture japonaise.

Une filiation invisible…

Claude Régy : Une évidence, manifestée au travers de l’inconscient : au moment où j’ai prononcé ce mot, ₺Intérieur₺, je n’avais pas présent à l’esprit tout cela.

Dans le même temps où Jean-Luc Godard présente à Cannes « Adieu au langage », vous, vous présentez en Avignon « Intérieur ». Notre modernité aurait-elle un besoin urgent de revenir à une épuration… du langage ? La poésie serait-elle seule apte à « prendre position » pour dire le monde ?

Claude Régy : Le seul élément qui peut dévoiler quelque chose de l’indicible, de l’inconnaissable ou de l’invisible, c’est la poésie. J’appelle poésie ce qui devrait être en fait l’appellation de l’écriture. Pour moi, il n’y a pas d’écriture qui ne soit poétique ou alors ce n’est plus de l’écriture. C’est l’écriture, dans son incapacité à dire, qui est forcée de trouver le moyen – obscur d’ailleurs – de nous mettre en lien avec l’indicible. Il s’agit de percevoir comment l’assemblage de mots nous emmène dans une compréhension qui dépasse l’intelligibilité.

La proximité que vous aviez avec Marguerite Duras et Nathalie Sarraute montre que vous avez toujours été attiré par des auteurs qui ont su créer leur propre langue pour atteindre l’au-delà du langage.

Claude Régy : Quelques lignes de Nathalie Sarraute : « Les mots ne servent qu’à libérer une matière silencieuse, laquelle est bien plus vaste que les mots ». C’est dans cette matière silencieuse que l’on peut percevoir l’invisible ou l’inexprimable. D’un autre auteur : « Le mot dans sa paresse cherche en vain à saisir au vol l’insaisissable que l’on touche dans le sombre silence aux frontières ultimes de notre esprit ». Ce n’est que là que quelque chose d’intéressant peut naître.

Vous immergez le spectateur dans une semi obscurité liée à un silence où ses sens sont mis à vif. Cherchez- vous à le rendre vulnérable ou disponible ?

Claude Régy : Bacon se réfère à Rembrandt en disant que dans la pénombre on voit beaucoup plus que dans la lumière, l’obscurité étant une façon de pénétrer l’impénétrable. D’une manière empirique j’ai constaté qu’en éclairant peu l’acteur, on ne focalisait pas sur son savoir-faire, on était disponible pour laisser libre cours à sa propre imagination. Dans la pénombre, les choses devenaient indéfinies. L’obscurité, comme le silence, est extrêmement « bavarde » : elle crée une abondance de signes. L’abus de lumière simplifie trop les significations.

C’est au public de faire le spectacle : « Je suis venu. J’ai vu cette pièce. Je l’ai jouée. Je l’ai écrite. »
Je n’ai pas inventé. J’ai observé ce que j’ai découvert dans des écritures contemporaines.

L’accueil d’ « Intérieur » a-t-il été différent au Japon, où la pièce a été créée l’an dernier, à Vienne ou à Bruxelles ?

Claude Régy : La facilité avec laquelle les Japonais sont entrés dans ce travail, où le ralenti et la place laissée au silence sont importants, laisserait penser que toutes les sensibilités s’y sont retrouvées. Le silence est à prendre comme un langage. Recréer une atmosphère de silence et de lenteur c’est redonner contact avec l’essentiel. .

Ce théâtre qui renonce aux appâts habituels est accepté par beaucoup ; il touche à l’essentiel.

Propos recueillis par Yves Kafkajuin 2014, à l’occasion du 68e Festival d’Avignon
publié dansle numéro 3 d’INFERNO six-monthly

Lire aussi :
– La critique d’INTERIEUR » : http://wp.me/p1JWTy-4Hi
– L’interview intégrale de Claude Régy : http://wp.me/p1JWTy-4HT
– Le sommaire du numéro 3 d’INFERNO six-monthly :
http://wp.me/p1JWTy-4CW

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Visuels : «Intérieur» de Claude Régy / Photos Koichi Miura / Copyright Claude Régy.

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