MARSEILLE : AU KLAP, QUESTION DE DANSE

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FESTIVAL : Question de danse / Klap, Marseille / 1er-24 octobre 2014.

Fabuleux écrin flambant neuf niché au cœur d’un quartier populaire de Marseille, Klap Maison pour la danse organise du 1er au 24 Octobre son 9e festival de création : « Question de Danse ».

Lundi 6 Octobre 2014, la question de la norme est au centre des deux spectacles présentés : Gros de la Cie Influences et Nou de Matthieu Hocquemiller – Cie A contre poil du sens. Représentation du corps ou de nos pratiques sexuelles, la soirée se veut hors-norme, anormale et paranormale. Ces trois visions du rapport entre la pratique normée et une pratique autre se relaient, se confrontent, se conjuguent tout au long des spectacles.

Hors-norme puisqu’elle se définit contre la norme, en opposition à celle-ci qui encastre et enserre notre liberté propre. a-normale car elle fait abstraction de celle-ci, touche à l’intime et ne se pose pas la question de l’autre. Para-normale parce qu’elle se construit en parallèle, à côté ou en dessous (underground) de la normalité formatée et majoritaire des corps.

Gros de Francky Corcoy, Mariana Lézin et Benjamin Civil

Ils sont trois à la création de cette pièce, chorégraphe/danseur, metteuse en scène et créateur son. Chacun se complète, chacun permet d’ouvrir la focale pour faire en sorte que le point de vue individuel sorte de l’humeur personnelle pour aller vers un discours plus universel sur la question de l’obésité.

La pièce Gros commence par la projection d’une foule, d’un paquet de corps, relativement flous donc semblables. Contre ces corps, celui de Francky Corcoy (voir notre entrevue), blanc comme un ange et bien présent car réel et large. La pièce va se jouer, va mettre en forme toute une série de symboles (le cellophane des emballages alimentaires, la gourde qui rappelle le sportif mais aussi le biberon) et expressions (mange ta main, il a le bourdon, se cacher derrière son petit doigt, serrer les poings…) dans une constante contradiction, dans un constant paradoxe. Le corps est à la fois très mou et en même temps d’une dureté propre au danseur de streetdance. Le corps est à la fois exposé dans un désir narcissique qui se percute avec un dégoût de soi intime et touchant. On est constamment balancé entre pulsion de vie et de mort. Voire même répulsion de vie et de mort. Il y a un désir de performance sportive tout en montrant l’incapacité du corps en surpoids face à l’effort physique. Mais cet étalage se fait toujours avec sincérité, recul, humour, tendresse. Heureusement car la pièce, au lieu d’être un pseudo-témoignage en forme d’exaltation de la souffrance devient un objet artistique : une description du monde tel que la metteuse en scène et le chorégraphe peuvent le voir. La danse passe avant tout par les membres supérieurs et se fait dans une grande précision mais sans célérité. Les contraintes du corps permettent de sortir la danse de son caractère sportif, spectaculaire et performatif.

Nou de Matthieu Hocquemiller

En une heure, Nou dessine en plusieurs scènes indépendantes un imagier des pratiques sexuelles d’aujourd’hui. C’est peut-être le seul reproche que l’on pourra faire à la compagnie : en une heure et avec ces moyens de production, le spectacle ne peut être exhaustif et ce n’est pas son propos. On aurait aimé en avoir plus, des images, des possibilités, des variantes. Beaucoup plus même tant le processus de création, la beauté et l’intelligence de la réalisation sont fortes et touchantes.

C’est la qualité principale de ce spectacle : être aussi bien pensé qu’esthétique. Que l’on s’attache au signifiant comme au signifié, on en a pour son argent. La pièce se construit comme une alternance de scènes qui allient les pratiques sexuelles et la lumière. Comment la sexualité illumine notre vie. Certaines scènes utilisent la lumière d’accessoires extérieurs (lampes insérées dans les orifices, sextoys lumineux), d’autres utilisent une caméra thermique pour révéler la chaleur intérieure des corps. Cette alternance de chaud-froid, d’interne-externe, de noir-lumière présente au spectateur une lutte constante entre éros et thanatos qui, surtout lorsqu’ils se mêlent, créent des images fortes. Lumière, on voit des corps enchevêtrés dans une scène d’échangisme. Noir, la caméra thermique montre une seule forme, comme une échographie de fétus naissant.

Dans une des scènes, les danseurs arrivent grimés de postiches et s’échangent leurs attributs (faux seins, faux sexes masculins et féminins). Ils peuvent les placer aux « bons endroits» comme sur d’autres zones érogènes. Ces attributs (ce qui fonde la tribu) sont interchangeables, nous sommes devenus des individus seuls et uniques en ce début de XXIe siècle, comme nous le précise Michel Serres dans son ouvrage Petite Poucette. Plus de caste, de famille, de pratique normée donc plus de corps normatif. Les hommes ont des seins, les femmes des queues dans le dos, les zones érogènes principales sont dans le creux des genoux ou sous l’aisselle… Au règne de la société normée, Hocquemiller propose l’individu collégial. Car, peu de scènes solitaires, la sexualité étant vue d’abord et avant tout comme un rapport d’imbrication et de conversation avec l’autre.

Là où le spectacle peut déplaire, c’est qu’il est novarinien : « Bouche, anus, sphincter. Muscles ronds fermant not’tube1 ». La parole passe aussi bien par la bouche que par l’anus ou le vagin. L’échelle des valeurs entre les matières propres et impropres est rompu, le sens passe par tous les orifices. De là à penser que remplir la tête n’a pas de valeur supérieure aux autres organes… Reprise de la pensée de Novarina mais aussi de Carolee Schneemann qui, sur plusieurs performances, éjecte parole, lumières et son de son vagin. La pièce s’inscrit dans une continuité, dans une histoire de la performance spectacularisée qui commence peut-être avec Martha Rosler et passe par le Pâquerette de François Chaignaud.

Même si certaines scènes ne touchent pas, ne nous parlent pas, ne nous sont pas reçues, on ne doute pas qu’elles sont nourries d’une histoire, d’une culture et d’une réflexion qui évite toute gratuité ou opportunisme. De même, la générosité avec laquelle les danseurs-performers mettent leur corps au service de l’œuvre est très touchante, troublante et fascinante. Cette générosité, quand elle est retournée face à nous, interpelle et nous ramène à notre propre rapport au corps, à nos propres pratiques sexuelles. S’il y a un risque, c’est bien là qu’il est : risquer de troubler le spectateur dans son rapport intime et donc de lui imposer des images, l’œuvre étant terriblement forte, au risque que celui-ci réfute la proposition dans son ensemble.

Le spectacle montre aussi, très étonnamment, que le représentation des sexualités post-Youporn a terriblement évolué en quelques années. Une pièce comme Nou aurait-elle pu voir le jour dans l’institution il y a vingt ans ? Non, car les années 90 auraient crée une production aux velléités subversives et excitatoires, ce qui n’est clairement pas le cas ici. Les seules scènes qui ont pu, ce soir-là, provoquer des réactions négatives sonores (des oh et des ah) sont des scènes de sécrétions : un échange de salive très baveux et une scène de trip uro. On n’ose pas imaginer ce qu’aurait provoqué une scène d’éjaculation ou de jeu avec des sécrétions anales. La norme sexuelle bouge, mais reste une histoire de pénétration, de rentrer et non de sortie.

Bruno Paternot

1- Valère Novarina, Lettre aux acteurs, in Le Théâtre des paroles, ed. P.O.L. 1989

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Visuels : Nou de Matthieu Hocquemiller

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