BRUNO BOËGLIN « Tombé » : Buell Quain, le suicidé de l’anthropologie

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« Tombé » de Bruno Boëglin / TnBA Bordeaux, Théâtre du Port de la Lune / du 4 au 8 novembre 2014.

Antonin Artaud a mis en lumière le destin de Van Gogh, ce « Suicidé de la société ». Bruno Boëglin a porté à la scène celui de Buell Quain, mort deux fois : d’abord en se donnant la mort, étranglé par un trop-plein d’altérité, et une deuxième fois par les soins de la société qui n’a de cesse d’enterrer vite et bien ceux dont le comportement « scandaleux » porte atteinte au consensus social. Le TnBA a offert son plateau à ces deux marginaux.

« L’anthropologie m’a tué », aurait pu dire Buell Quain, jeune anthropologue américain venu étudier les Indiens Trumaï du Haut Xingu, puis les Indiens Krahö, avant de suicider en 1939 sur les terres mêmes de ceux qu’il avait élus comme objet d’études. De ce fait réel – qui avait déjà inspiré en 2002 le romancier brésilien Bernardo Carvalho dans Neuf Nuits – et fort de la passion qui l’anime depuis toujours pour les Indiens d’Amérique latine (les trois quarts de sa bibliothèque sont constitués d’ouvrages sur les Indiens d’Amazonie), le metteur en scène lyonnais libertaire, Bruno Boëglin, s’est emparé pour créer une fable réaliste (sic), Tombé, de nature à faire vaciller les édifices les mieux établis.

« Je meurs d’une maladie contagieuse. Cette lettre arrivera après ma mort, elle devra être désinfectée. Je voudrais que mes notes et mon magnétophone soient envoyés au Musée. S’il vous plaît, faites suivre mes notes à l’Université de Columbia. Juillet 1939. », écrit le jeune chercheur de vingt-sept ans en guise de viatique pour le dernier voyage. Il était arrivé l’année d’avant au Brésil, recommandé par le directeur du département d’anthropologie de l’illustre Columbia University, et avait même croisé furtivement dans le Mato Grosso un autre anthropologue, de quatre ans son aîné. Ce dernier portait le nom de Claude Levi-Strauss.

Et c’est leur « rencontre », post-mortem, tout aussi improbable que réinventée, que Bruno Boëglin va mettre en scène avec la foi iconoclaste de celui qui va bousculer les idées établies sur l’ethnographie en accordant toute son attention à celui qui devait mourir de sa passion envahissante pour son objet d’étude. Non pas une passion heureuse, mais une passion tourmentée faite de rejets et de répulsions. En effet, à la différence des autres ethnographes qui s’appliquent à construire une distance pour se protéger de la fusion, lui, Buell Quain, haïssait ces Indiens qui avaient perdu le goût de vivre et qu’il jugeait laids et obsédés par le sexe, et au lieu de s’en protéger, il était fasciné par leurs singularités.

Une fascination pour les Indiens d’Amazonie qui répond en miroir, mais de manière décalée, à une autre… Celle de Bruno Boëglin, lui que la passion aventureuse a conduit en pirogue à descendre sur cinq cents kilomètres le fleuve Rio Coco, qui sépare le Honduras du Nicaragua, en compagnie du frère de Bernard Marie Koltès. Subjugué par les récits nicaraguayens du dramaturge de Dans la solitude des champs de coton, il avait eu à cœur de partager le mode de vie des Indiens Miskitos de Waspam.

Dès lors, on comprend mieux son parti-pris assumé, au-delà des errements du jeune Buell Quain, dévoré intérieurement par des affres qui le consument à petits feux (trahisons familiales comme des lettres brûlées en porteraient la trace ?), et confronté extérieurement au dégoût que lui inspire les indigènes, de lui accorder tout son crédit en citant ses propres mots adressés à Levi-Strauss : « Monsieur, se forcer à ne voir du monde que la beauté est une imposture où tombent jusqu’aux plus clairvoyants ». Phrase au verbe sombre faisant, tel un éclair lumineux, écho à celle prononcée par la figure tutélaire de l’anthropologie structurale, qui, à une question lui demandant pourquoi il n’était jamais retourné au Brésil pour approfondir son étude des Indiens, avait fourni une réponse de pur esthète : « Je préfère garder intacte l’image de ces tribus dans ma mémoire. C’est la seule façon que j’ai de les garder vivantes et de pouvoir continuer à les aimer le plus parfaitement possible. »

Entre la représentation d’Indiens transformés en personnages pittoresques de tableaux « vivants », ou celle d’Indiens faits de chair et de sang, suant et dégageant des odeurs corporelles peu amènes, d’êtres qui se meurent de mélancolie parce que l’observation de leurs mœurs et coutumes par les Blancs dominants a agi comme un virus tuant leur singulière vitalité, le metteur en scène lyonnais choisit son camp… Et même s’il aurait parfois – naïvement ? poétiquement ? – tendance à s’en défendre, la balance est vite faite : la figure du Commandeur de l’Académicien mort à cent et un an dans son lit du XVIème arrondissement de Paris, couvert de respectueux hommages pour la qualité intellectuelle incontestable de son œuvre, est quelque peu ici égratignée. N’est-il pas représenté marchant à quatre pattes, ne voyant pas plus loin que le bout de son nez lorsque, loupe à la main, il « découvre » la présence de son confrère ? Et, d’une maladresse si grande qu’il s’emmêle lamentablement les pinceaux lorsque lui vient l’idée d’enregistrer les paroles de l’autre, tant le maniement d’un simple magnétophone revêt pour lui de difficultés insurmontables… Derrière ces choix de scénographie, c’est la crédibilité de l’ethnographie de salon qui est ici mise en cause.

Ainsi Bruno Boëglin a-t-il choisi de nous parler avec humanité d’un homme, Buell Quain, en proie à ses excès et dont le dessein aux confins de la folie, était d’être « à la recherche d’un point de vue où il ne serait plus dans son champ visuel » ; autant demander à un aveugle de se voir ! Et, se confondant avec la mélancolie dégénérative de ceux qu’il étudiait, rien ne venant occuper la place du tiers pour le séparer de cette aspiration morbide, il n’a pu qu’adhérer à leur désir d’anéantissement. Certes, ses prédispositions internes n’avaient-elles sans doute pas été anodines dans le choix d’élire ces tribus comme terrain d’étude.

Fascination et répulsion, occupent donc le centre de cette méditation poétique. Ces deux sentiments apparemment opposés mais qui coexistent, intriqués l’un en l’autre, et qui constituent la complexité que le vivant inspire, tant celle des individus que des sociétés dans lesquelles ils évoluent, sont mises en valeur par les lumières (chandelles vacillantes) et les sons singuliers qui jouent comme une mise en abyme des énigmes à jamais résolues.
Présenter le portrait de cet ethnologue atypique, résonne alors comme un plaidoyer pour sortir de l’oubli ceux que la société bien-pensante « suicide » au nom de la rationalité méthodique.

Bruno Boëglin est l’un des derniers « Indiens » à résister au point de vue dominant : l’intérêt anthropologique n’est plus uniquement concentré sur la population de ces tribus brésiliennes d’Amazonie mais est tout autant capté par l’altérité de ce Blanc, échappant aux normes. En cela, le malaise dans la civilisation rejoint celui des peuplades dites sauvages et fait de nous, comme François Villon le clamait dans sa Ballade des pendus, des « frères humains » à jamais réunis par leur fragilité autant que séparés par leur culture singulière.

Yves Kafka

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Photos DR / TnBA

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