JEAN-LUC OLLIVIER, « CE NUAGE A CÔTE DE TOI »

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Glob-Théâtre Bordeaux / Florence Vanoli / Jean-Luc Ollivier / du 9 au 13 décembre 2014.

« Ce nuage à côté de toi » : l’amour est un crime (presque) parfait

Lorsque la compagnie Le Glob de Jean-Luc Ollivier met en scène sur le plateau du Glob Théâtre de Bordeaux « la langue-poème » de Florence Vanoli, des bourrasques de passions enchaînées prennent possession de l’espace. L’on savait depuis longtemps que les histoires d’amour se terminent mal en général, mais là il s’agit de tout autre chose. Il n’est plus question de « Savoir » sur ce sujet rebattu tout autant inépuisable qu’indicible, puisque ce qui le nourrit est le « Désir » sous-jacent à l’œuvre, hydre mouvante qui refuse d’être prise dans les rets d’un langage convenu. La prose étant définitivement impuissante à dire quelque chose de ce qui échappe à toute conscience, seule la poésie, « noire ou blanche », liée à la surprise de ce qui surgit des profondeurs insoupçonnées où elle séjourne, est de nature à « l’exprimer ». Par éclats.

Ici ce qui est convoqué dans ce très beau texte de Florence Vanoli (édité aux Editions Moires) ce n’est rien moins que la puissance des images et sensations qui seule peut tenter d’évoquer ce combat, d’autant plus héroïque qu’il est perdu d’avance, mené par Eros, triomphant de Thanatos… jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’incompréhension originelle entre cet homme et cette femme, liés et déliés par le sentiment amoureux, la cruauté qui résulte de ce malentendu princeps, détermine la tragi-comédie de ce que Lacan énonce dans une formule lapidaire et souvent elle aussi incomprise : « Il n’y a pas de rapport sexuel ».

Qu’on ne se trompe pas sur la signification de cette formulation. S’il y avait un rapport de type mathématique entre les deux sexes (du genre : x pour l’homme + y pour la femme = 1), l’unité serait réalisée entre l’homme et la femme. Mais alors cette complétude, pourtant si âprement recherchée, sonnerait le glas du désir (« je suis complet donc je n’ai plus rien à désirer »). Cela signifierait la fin du sujet que seul définit son désir propre échappant par définition à l’autre : pour désirer faut-il encore que quelque chose me manque ! A écarter donc l’idée qui consiste à voir dans l’amour quelque chose qui pourrait combler le désir. C’est d’ailleurs parce que « ça rate », qu’on y revient sans cesse : viendrait-il à l’idée de refaire quelque chose que l’on possède parfaitement, sans que cela génère vite une extrême lassitude ?

Cependant parfois, et c’est le cas ici, le « ratage » au lieu d’être le ferment de ce qui va produire les rapports réitérés et donc les susciter à l’envi, est d’une autre nature puisqu’il se solde par la séparation consommée de cet amour – décidément impossible – et qui, comme dans le flash-back d’un dernier rendez-vous, va retracer les étapes de la déchirure.

Sophie Calle, alors en « mâle » de consolation, lors de la Biennale de Venise en 2007 où elle représentait la France, avait filmé en vidéo les commentaires de femmes de milieux, d’âges et de professions différentes, témoignant de la même expérience que celle vécue par l’artiste performeuse plasticienne : toutes avaient vécu une rupture sidérante. « Prenez soin de vous », titre de l’exposition, reprenait la formule résonnant comme une prescription médicale de l’homme qui venait par le truchement d’un courriel de mettre fin brutalement à leur relation.

Ce mur d’incompréhension, c’est celui auquel « Elle » (le personnage n’est pas nommé, « elle » a une valeur universelle) se heurte telle une abeille contre un plafond de verre, venant se fracasser contre les forces occultes qui l’habitent « Lui », rongé de l’intérieur par un passé n’arrivant pas à passer et le rendant indisponible à la femme présente. Elle, elle rêvait que son désir (à lui) viendrait elle avait rêvé de danser à tue-tête elle avait rêvé de marcher loin sur la jetée elle avait rêvé la chose infinie jamais faite jamais dite elle avait rêvé le désir. Et en retour, elle n’avait que souffert l’ivresse le manque était certain comme le chagrin.

Mais comment aurait-il pu en être différemment ?… Lui, il n’avait ressenti, dans les étreintes folles dont elle l’assaillait, que des corps vaguement se frôlant ; lui il aurait voulu des rires plutôt que la gravité de cette misérable chair. Son désastre (pas le sien à elle, mais celui de cet homme), elle l’accepte. Lui, pas ; torturé à jamais par « l’ultime trou de sa mère » qui le fait douter de son existence. Est-il fondé à vivre, celui qui sort d’une Dauphine où son père avait coincé sa mère par soirée de bal au bord d’un lac où chaque année d’ailleurs on a des noyés ? Comment sortant de jambes écartées qui n’étaient que plaisir, pourrait-il s’investir autrement que sorti des égouts du monde ? Lorsque l’imago de la matrice maternelle est ainsi dégradé, le dégoût de soi qui en résulte, conduit à la vie assassinée et rend rédhibitoire l’investissement positif d’autres figures féminines.

En effet, ce qui complique encore plus le problème du couple, c’est qu’il n’est pas que la réunion de deux sujets mais abrite dans les replis secrets de l’un et de l’autre les figures compulsives des fantômes obsédants qui s’y lovent. Et lorsqu’elle rendra les armes, vaincue par le « craché de solitude » de celui qui n’arrête pas de mourir de la petite mort présidant à sa venue au monde, expérience inaugurale empêchant toute rencontre présente, elle s’écriera : « mon amour mon amour il est trop tard la ténèbre est tombée tu as donné au cimetière un goût de désir », inscrit en surimpression en fond de scène. La maladie de la vie s’est muée en maladie de la mort.

Seule la poétique du langage inventé par l’auteure pouvait, par effraction, donner accès à ces contrées essentielles où se joue et rejoue le désir. La mise en scène de Jean-Luc Ollivier se fait l’écho avisé de la poésie des mots sans en être jamais l’illustration redondante. Ainsi ce mur diaphane qui les sépare, ainsi ces feuilles A4 couvertes de mots effacés jadis alignés les uns à côté des autres trop de mots raturés entre les mots redevenant sable et s’envolant au vent de l’oubli comme les poèmes rayés qu’elle lui adressait, ainsi ces paysages d’un hiver glacial où la neige étouffait le bruit de leurs pas et qui défilent en vidéo. Quant aux acteurs, on oubliera le jeu en surface du comédien pour ne retenir que la très belle interprétation de Roxane Brumachon, saisissante de vérité et au plus haut point troublante, dans le rôle de cette femme aux prises avec le dur désir (de mourir) d’aimer.

Yves Kafka

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Comments
2 Responses to “JEAN-LUC OLLIVIER, « CE NUAGE A CÔTE DE TOI »”
  1. DearYves, je te remercie de réagir !
    En tant qu’auteure, volontairement dépossédée de mon texte, puisque je l’ai confié à Jean-Luc Ollivier, je tiens à affirmer que Victor Moze n’a pas joué « en surface ». Nous n’avons pas dû assister à la même représentation… Les comédiens, et par là-même, la mise en scène a ébloui le public. Le théâtre tient bien de nous autres vivants, comme trace ou signe de fragilité, écrivait Héraclite d’Ephèse : nous nageons et ne nageons pas dans la même eau.

    • La réponse d’Y.K. à « l’auteure dépossédée » :

      Amusante et pour le moins risible cette injonction de réponse marquée par ce – splendide – point d’exclamation ! Qu’une auteure «volontairement dépossédée de son texte », veuille reprendre la main sur la critique de la représentation théâtrale qui s’ensuit, résonne comme la marque d’un désir de maîtrise à tout crin dénotant une méconnaissance abyssale de ce qu’est une critique.

      Outre la puérilité touchante qui s’attache à cette réaction, d’aucuns, en lisant entre les lignes (de faille) de son auteure, pourraient même y voir quelques traces d’une psychorigidité consubstantielle occultant toute lucidité et faisant que tout ce qui n’épouse pas son point de vue à elle, l’auteure, est ressentie comme une mise en danger insupportable de sa personne la conduisant à marquer du sceau de l’hérésie d’interprétation tout ce qui diffère de son appréciation. Quant au besoin de vouloir prendre le public à témoin, il est assez pathétique, et en dit long sur la nécessité ressentie de se réassurer.

      Ceci étant dit, il est bien évident que si l’auteure considère que l’acteur (qu’elle veut « défendre », mais qui défend-elle ? qui se sent menacé ?) n’a pas joué « en surface », c’est là tout à fait son droit et personne ne le contestera. De même que, en tant que critique « volontairement non dépossédé de mon regard », je valide le fait que cet acteur m’a semblé totalement en-deçà du rôle. Ce regard, le mien, celui du critique que j’assume sereinement, n’est aucunement infâmant pour la personne de l’acteur puisqu’il est spécifié qu’il s’agit de son jeu et non de lui-même. Mais visiblement ce n’est pas de lui qu’il est question ici.

      Enfin, le débat me semble riche et vivant lorsqu’il n’est pas vicié par une volonté de pouvoir hors propos visant à établir « La Vérité » de ce qui n’est qu’une « représentation », fût-elle théâtrale. N’en déplaise à l’auteure.

      Yves Kafka

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