DSDH #8, FESTIVAL DES NOUVELLES ECRITURES SCENIQUES, 8e EDITION, BORDEAUX

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DSDH (Des Souris, Des Hommes) # 8, Festival des nouvelles écritures scéniques / Bordeaux-Métropole, du 15 au 31 janvier 2015.

Pour sa huitième édition du festival international Des Souris, Des Hommes, la scène conventionnée Le Carré / Les Colonnes s’est adjointe huit lieux partenaires du territoire de « Bordeaux-Métropole » (toute nouvelle appellation de l’ex-Communauté Urbaine de Bordeaux). Quant au projet artistique, toujours porté par l’équipe de Sylvie Violan, il reste marqué par ce qui désormais en constitue la marque de fabrique : un esprit résolument innovant et audacieux qui ne néglige pas pour autant une recherche de lisibilité dans le choix des spectacles proposés (seize au total) où l’émotion produite se présente comme une porte d’entrée rendant accessibles les œuvres les plus avant-gardistes.

Au carrefour des disciplines (théâtre, musique, danse, vidéo, art plastique), au carrefour des genres (poésie, burlesque, tragi-comique, politico social) et des nations (neuf pays : Liban, USA, Finlande… mais aussi des projets aquitains ), au carrefour des dispositifs proposés (place importante réservée à la performance et à l’inédit ; rapport à l’acteur allant parfois jusqu’à la fabrication totale du spectacle avec des participants bénévoles), Des souris et des hommes s’inscrit délibérément dans le foisonnement actuel des nouvelles écritures scéniques, dont il se fait, pour le public aquitain pendant cette deuxième quinzaine de janvier (15/01 au 31/01), le « découvreur » avisé.

Quelques-unes de ces propositions.

« Atlas » d’Ana Borralho et Joao Galante. En ouverture du festival, comme ils l’avaient fait précédemment à Rio de Janeiro, Helsinki, Milan ou encore Lisbonne, ces deux artistes portugais ont invité 100 « protagonistes de la scène locale » – à entendre « comme acteurs de la vie locale » – à monter sur le plateau du Carré des Jalles pour, après plusieurs jours de répétition collective, décliner ce qu’ils sont et ce qui les fait vibrer positivement ou au contraire les indigne. Ainsi chacun, qu’il soit retraité, lycéen, couturière, jeune adulte au chômage, directrice financière, enseignant ou commerçant dit dans un mouvement d’ensemble ce qui lui tient à cœur du monde comme il va. Au gré de la houle soulevée par cette « foule sentimentale » qui reprend en chœur les propos des habitants du territoire se dit la révolution de ce monde oh combien désaxé. L’onde de choc Charlie, encore très palpable huit jours à peine après l’événement, traverse le plateau.

Transformer, le temps d’une représentation théâtrale, le citoyen lambda en tribun du peuple, lui donner pour cela accès à la dimension d’acteur de sa propre histoire, est un acte politique fort qui résonne non seulement pour les participants mais aussi pour les spectateurs, tissant là des liens de proximité avec ces paroles « dramatisées ».

« 15 minutes » de Martin Schick, François Gremaud et Viviane Pavillon. Ces trois Suisses, à l’esprit d’entreprise, sont si marqués par le sceau du capitalisme néo-libéral tentaculaire que leur est venue l’idée saugrenue – mais rentable – de vendre, par bouts, leur spectacle avant qu’il ne soit réalisé ! Ainsi, par tranches de cinq minutes, un peu comme se vendent à la Bourse les actions au plus offrant, leur œuvre en devenir, a-t-elle été achetée par les professionnels présents. Sylvie Violan, résolument très joueuse, s’est portée acquéreuse de 15 minutes de l’œuvre en gestation virtuelle, avant que Vincent Baudrier, l’ex-codirecteur du festival d’Avignon et actuel directeur du Théâtre de Vidy-Lausanne ne rafle pour sa part quelques tranches supplémentaires.

Outre le caractère surprenant de jouer avec les règles de productions dictées par le capitalisme sauvage rampant, et donc de se jouer de lui de manière jubilatoire, l’équipe des trois Suisses a trouvé là matière à inventivité. En effet, autour de trois préceptes simples (langue du pays d’accueil, objet proposé par l’acheteur à introduire sur le plateau, et répétition sur place pendant deux jours avant la première), ces danseurs, acteurs, performers, surprennent par leur créativité qui aboutit à la naissance d’un drôle d’objet non identifié, situé entre poésie et loufoquerie, et porteur des métamorphoses à venir en fonction des rajouts successifs comme autant d’ « extensions du domaine de la lutte » pour un art vivant.

« Superamax », de Superamas. Convoquant toutes les ressources des arts visuels (projection de vidéos empruntant aux univers de la pub ces paysages de rêves pour les détourner en dérision), des technologies numériques, et les mêlant à des improvisations nées d’une écriture de plateau, tour à tour techniciens et acteurs confondus dans le même espace et dans les mêmes personnes créent en direct le spectacle (pas de régie extérieure). Ce collectif (né à la fin du dernier millénaire) d’artistes venus de la danse, du théâtre, du design, jouent avec les codes du kitsch et de la culture populaire pour les transgresser avec une jubilation contagieuse.

Le propos de leur présente production est de montrer comment une petite agence de pub qui s’est vue jugée trop ringarde pour remporter des marchés, décide, dans un bel esprit d’équipe, de relooker son image en devenant une start-up à fort potentiel de développement. Comédie musicale détournée, pub revisitée, site « makelovenotporn.com » convoqué pour porter le débat sur le sexe, séquence porno pour aveugle, rien n’échappe à ces garçons convaincus que l’avenir de leur entreprise dépend de leurs capacités à surfer sur les codes langagiers à la mode. En transgressant les genres, ils font exploser avec impertinence les rouages du marketing et proposent en creux une réflexion hilarante sur les procédés communicationnels en vogue.

« Les Bruits du Couloir », de la Compagnie Ouïe/Dire. Cette performance visuelle et acoustique nous immerge dans le lieu résonnant des fragilités humaines qu’est un hôpital psychiatrique. Après s’être introduits dans celui d’Orléans, Marc Pichelin et Kristof Guez ont rapporté des échos sonores des soignants et patients qu’ils ont mixés avec des photographies de lieux à l’abandon, sortes de métaphores de la détresse humaine lorsque le désir vient à chuter ou lorsque le symbolique est submergé par l’imaginaire dévorant. Quant au musicien et plasticien Frédéric Le Junter, il a orchestré ces éléments prélevés au réel pour donner à voir et à entendre ce qui se dit et passe dans les coulisses de ce lieu taxé naguère encore d’« asile d’aliénés ».

De cette plongée dans cet univers traversé par la vérité à vif des patients et du personnel soignant, on ressort à la fois bouleversé par l’intime qui se dit sans fard et enrichi d’une expérience sensorielle qui nous rend sensible l’humaine condition.

« Le Groupe », de Fanny de Chaillé. Se saisissant de La Lettre de Lord Chandos écrite en 1902 par Hugo von Hofmannsthal, ce Rimbaud viennois qui – pure gageure – continue à écrire après avoir constaté la faillite de la parole et le naufrage de l’humain privé ipso facto de la dimension symbolique du langage, la metteure en scène va confier à un attelage hétéroclite composé d’un musicien compositeur, d’une scénographe plasticienne d’un comédien metteur en scène, d’une danseuse et d’un danseur (privés chacun de leur compétence première) le soin de faire « éclater » la saveur d’une langue déconstruite où le symbolique ne faisant plus le lien entre le réel de la chose à énoncer et l’imaginaire qu’elle suscite engendre un joyeux désordre, source de situations burlesques et terriblement émouvantes.

Derrière cette chorégraphie théâtralisée ou ce théâtre chorégraphié, le langage se fait corps et l’effet de ce minutieux travail d’éclatement, sous l’apparent désordre qui en résulte, recrée le sens. Ainsi, l’aporie de départ – que dire du langage s’il s’efface derrière la force brute du monde des objets, s’il n’est plus en capacité d’exister en tant que tel et donc de dire quelque chose sur lui-même ? – est sinon résolue, du moins dépassée. Un brillant remake de l’excellent « Adieu au langage » de Jean-Luc Godard.

Yves Kafka

Scènes : Le Carré-Les Colonnes (St Médard-Blanquefort); OARA Molière Scène d’Aquitaine (Bdx); TnBA (Bdx); La Manufacture (Bdx); Opéra National (Bdx); Le Cuvier (Artigues près Bdx); Espace Treulon (Bruges); CREAC (Bègles); Le Plateau (Eysines).

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Visuels : 1- Supermax, Superamas / 2- le groupe, fanny de Chaillé / copyright the artists

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