LE METIER IDEAL D’ERIC DIDRY ET NICOLAS BOUCHAUD

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Un métier idéal / mes Eric Didry / avec Nicolas Bouchaud / TnBA, Bordeaux, du 3 au 7 février 2015 / Création le 5 novembre 2013 à La Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale.

La médecine est plus un art qu’une science ; ou plus exactement, la maladie qui en est la justification, et les symptômes qui en sont l’écriture, supposent du praticien une aptitude à « comprendre » (prendre avec) le patient dans sa dimension d’être pensant ne pouvant se réduire à un corps à réparer. Du moins tel est le credo de John Sassal, obscur médecin d’une bourgade rurale anglaise des années 60, qui n’a eu de cesse d’inventer (comme on invente un trésor) sa relation à l’autre vécue comme le vecteur d’humanité donnant accès au noyau dur de ce qui se dit dans le dérèglement des corps souffrants. John Berger (écrivain) et Jean Mohr (photographe) ont accompagné pendant deux mois de l’année 1967, ce médecin de campagne aux visées herméneutiques et, leur livre (« A fortunate man »), traduit en France en 2009 sous le titre « Un métier idéal », éclaire le parcours « poético-philosophico-scientifique » de cet homme qui dans les pas d’Henri Michaux aurait pu dire: « Je résonne du trop-plaint de mes patients pour me parcourir ».

« Un métier idéal », titre qui résonne en creux lui aussi avec la fougue sensible de Nicolas Bouchaud, acteur engagé du côté du déséquilibre. Plus fragile que l’homme qui marche de Giacometti qui trouve dans la station debout une raison d’être au monde, l’interprète de Galilée, d’Alceste, et du Roi Lear semble lui continuellement au bord de la chute. Et c’est à ce déséquilibre, qui risque à chaque instant précipiter vers le sol son imposante et non moins fragile silhouette, qu’il doit le mouvement même de sa pensée en devenir. Autres sources de vertiges, les correspondances entre l’acteur – qui voit dans la relation médecin-patient l’écho de celle qu’il entretient avec son public – et le protagoniste du livre de John Berger sont si criantes que lorsque, stéthoscope aux oreilles, il ausculte un spectateur monté sur scène à sa demande pour lire une tirade du roi Lear, la médecine et la littérature apparaissent totalement solubles l’une dans l’autre.

Ainsi, de même que le docteur Sassal affirmait que dès qu’un patient franchissait la porte de son cabinet, il n’y avait pas plus grande urgence que celle de créer les conditions pour que la relation s’établisse, cette réciprocité mutuelle qui s’établit spontanément sur le plateau entre l’acteur et le spectateur va être de nature à créer ce saisissant « pacte de lecture ».

Moment précieux d’improvisation qui, en s’inscrivant dans l’œuvre hybride composée de discours narratif (interventions du médecin en visite des « forestiers », les habitants de cette contrée reculée), philosophique (lien entre maladie, bonheur et mal de vivre ?), esthétique (lien entre réel et imaginaire ?), occupe l’endroit de la pierre philosophale : par le simple effet du souffle, guidé par l’artiste, ce spectateur désigné arbitrairement pour être transformé en acteur d’un soir, va trouver en lui la respiration du texte ; et sa tirade du Roi Lear (le plus misérable n’a plus rien à craindre, les puissants ne peuvent rien lui prendre) s’entendra comme si elle était dite par un acteur patenté.

Ce « miracle » on le doit au théâtre devenant le laboratoire scientifique de son propre discours (si la vie est un songe, l’imaginaire appartient à chacun) ; c’est là une originalité de mise en scène dont la fulgurance bouscule les lignes conventionnelles pour éclairer le sens : le « soin » apporté à la relation à l’autre « guérit » de toutes les potentielles insuffisances ; il nous faut parler si nous ne voulons pas mourir de nos blessures, il nous faut « toucher » l’autre si nous entendons naître à nous-mêmes.

Cette porosité, entre l’acteur fait médecin (Cf. stéthoscope) et le spectateur fait acteur (texte de Shakespeare), est redoublée par l’intrusion, dans le récit du médecin de campagne qu’il incarne, de ses propres souvenirs d’acteur. Ainsi, Nicolas Bouchaud se souvient de « La Vie de Galilée » de Berthold Brecht, mis en scène par Jean-François Sivadier en 2003, où il s’était blessé au pied. Il rejoue sur le plateau ce qui lui est arrivé en tant qu’acteur. Non seulement il y avait déjà là solution de continuité entre la médecine et le théâtre, mais à l’intérieur même de sa personne jouant son propre rôle, les deux dimensions coexistent : l’acteur « se soignant » pour de faux, comme on le fait au théâtre !

Répondant à la fusion de l’art de la médecine et de l’art de la scène, la mise en scène d’Eric Didry, sobre à l’extrême (trois immenses photographies successives des paysages de la campagne anglaise arpentée par John Sassal constituent le seul décor), propose un champ opératoire aseptisé pour mettre en valeur le questionnement vertigineux suscité par les arcanes de la nature humaine. Seul sur le plateau dépouillé (sauf dans l’épisode du spectateur lisant Shakespeare, comme si le souvenir du passage dépressif rencontré par l’acteur lors de son interprétation du roi Lear l’avait amené à s’accompagner d’un autre « soignant » pour la lecture de ce même texte), Nicolas Bouchaud est celui qui médiatise toues ses vies et ces interrogations existentielles.

Il porte avec l’immense sensibilité qu’est la sienne les interrogations de tous ceux, médecins, écrivains, hommes et femmes de théâtre, anonymes quidams, qui n’ont de cesse de « soumettre à la question » la violence sociétale engendrant une kyrielle de maux organiques. « La maladie de vivre », si c’en est une, ne peut être traitée que si on la contextualise en « considérant » (au sens de « porter considération à ») chaque sujet comme un effet de sa culture et de son environnement. Un idéal qui devrait « faire métier ».

Yves Kafka

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