MARLENE MONTEIRO FREITAS, « MARFIM E CARNE », « AS ESTATUAS TAMBEM SOFREM »

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Marlene Monteiro Freitas : Marfim e carne – as estatuas também sofrem (d’ivoire et de chair – les statues souffrent aussi) / Ferme du Buisson dans le cadre du Week-end Danse / 7–8 février 2015.

Le poison est fort. Le corps résiste, lutte, s’accroche, reste sur ses défenses, se tient aux aguets. La nouvelle création de Marlene Monteiro Freitas dégage une fascination toxique, à l’image de ce bleu intense, profond, magnétique des costumes. Marfim e carne opère une mise à mal radicale des grilles de lecture préexistantes. Le regard est désemparé, cette larme qui monte aux yeux d’un danseur agit comme un véritable gouffre, opère un cataclysme dans le régime du visible. Le travail construit petit à petit, patiemment, son propre mode de lecture, de réception. Il va littéralement à la rencontre des corps des spectateurs, les met en mouvement, les déplace et les déstabilise, active les sensations les plus diffuses, innommables, touche aux émotions enfouies, remue l’imaginaire.

Feelings, nothing more than feelings, la chanson fabuleusement portée par la voix de Nina Simone nous est entièrement adressée. Reprise par les performers, elle fait trembler les chairs. Mais pour accéder à cet état de réceptivité, pour atteindre ce résultat, le chemin est long et semé d’embûches.

Une seule larme, dense et trouble, comme taillée en ivoire, qui revient à deux reprises, signe discret et sibyllin, silencieux et déchirant, tel une confirmation de ce que nous aurions pu prendre pour un tour de l’imaginaire, avant que la voix de Nina Simone ne l’invoque dans son chant si singulier.

La bouche écartelée, redoublée dans un premier temps par les mains, masque organique, en perpétuel mouvement, qui menace de dévorer le visage, béance vivante et en même temps étrangement figée, à partir de laquelle des rictus gagnent ses traits affranchis du règne de l’humain, pour dévoiler des dents saillantes, dans un sourire broyeur.
Enormes plantes carnivores, pulpeuses et électriques, qui distillent leur attrait létal, automates hésitants, contrariés, pris au piège des impulsions antinomiques, sauterelles démesurées ou scorpions impériaux prêts à déverser le venin mortel dans une ronde effrénée – toxicité, sensualité et débordement infusent cette danse terrible.

Les lois de la ressemblance sont totalement brouillées. Des plaques d’imaginaire s’entrechoquent, se chevauchent avec fracas.

Dans Les statues meurent aussi, film qu’Alain Resnais signe avec Chris Marker en 1953, la palpitation des images introduisait la vie, qu’elle soit tourmentée, brisée, morcelée ou sereine, dans les membres marmoréens. La danse était ailleurs que dans les corps donnés à voir, malgré la maestria des artistes sculpteurs. La danse se déployait dans les mouvements de la caméra.

Quelque chose du même ordre est en train de s’opérer dans la création de Marlene Monteiro Freitas. La chorégraphe vise les chairs même des spectateurs. Son art très puissant est déjà en train de régir les corps des danseurs. L’adresse est sans appel : du regard, brouillé, augmenté, rendu terriblement vivant par cette énorme larme étonnante qui monte aux yeux, en passant par ces voix aux sonorités déchirantes du fait de l’écartèlement dû à ces prothèses sauvages, jusqu’au contact qui titille et acère le sens kinesthésique déjà aux abois.

Derrière le martellement des ciseaux à pierre et autres masses, haches ou taillants, en deçà des rythmes paroxystiques qui secouent le plateau, Marlene Monteiro Freitas ausculte la fêlure, se saisit de réminiscences, dans un va et vient incessant, essentiel, de l’écho d’une onde qui se perd, étouffée, sédimentée dans la matière, pétrifiée. L’ivoire se rappelle-t-il la pulsation de la vie à laquelle il appartenait ?
La création réveille la puissance explosive des sentiments.

Smaranda Olcèse

En tournée : Marfim e carne sera donné au Centre Pompidou les jeudi 12 et vendredi 13 mars, à la Biennale du Val de Marne (Théâtre Paul Eluard, à Choisy le Roy) le 1er avril, au Théâtre de Vanves le 4 avril, dans le cadre du festival Artdanthé.

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