« DO DISTURB ! » AU PALAIS DE TOKYO, UNE EXPERIENCE GENERALISEE DE LA PERFORMANCE

cristina_lucas

DO DISTURB! / Palais de Tokyo / 10 – 12 avril 2015.

De prestigieuses institutions engagées durablement du côté de la performance, le MoMA PS1, la Tate Modern, le Matadero, le Centre National des Arts Plastiques et le Frac Lorraine sont invitées à participer à ces trois jours exceptionnels imaginés par Vittoria Matarrese, commissaire générale du festival et responsable de la programmation culturelle et des projets spéciaux du Palais de Tokyo. DO DISTURB s’inscrit dans la continuité des désormais cultes « 30 heures » organisées lors de l’ouverture des nouveaux espaces du Palais au printemps 2012 et tient résolument le pari d’une expérience généralisée et totale de la performance qui croise les approches artistiques et démultiplie les perspectives curatoriales.

C’est avant tout une question de rythme, exubérant, effréné, tout en polyphonies tumultueuses. Les propositions se succèdent et se chevauchent, dialoguent et se font écho dans différents espaces : la Rotonde, le Point perché, l’Orbe New-York, le grand escalier, la Galerie haute, le Saut du loup. Plan et programme à la main, les visiteurs sont mis en mouvement, entrainés dans une dynamique irrésistible. En deçà d’une effervescence qui pourrait, dans un premier temps trop gourmand d’expériences, donner le vertige, les pistes se multiplient et s’affinent qui permettent d’appréhender autant la performance, par définition protéiforme, que le vivre ensemble, toujours à réinventer.

Chacun construit son parcours, est invité à faire des choix, tout en gardant la possibilité de revenir à tout moment sur ses pas. L’entrée en matière est différente, selon que l’on suive l’une ou l’autre des branches de l’escalier monumental qui descend dans l’antre du Palais. D’un côté, l’attaque est politique. Elle fait résonner et laisse se répandre dans les vastes espaces en contrebas des slogans des manifestations contre l’austérité. Marco Godoy les orchestre sur des partitions de Purcell, Reclamar el eco instille déjà le trouble. De l’autre côté, la proposition d’Adam Linder agit de manière plus discrète, insidieuse. L’artiste propose son Chorégraphic service n°1 : Some cleaning et son geste prend la force d’une condition de possibilité indispensable de l’expérience spectatoriale : nettoyer l’espace, nettoyer le regard, balayer d’un revers de main les comportements codifiés, se rendre disponible.

Nous voilà désormais prêts à suivre l’entrainement de Jean-Philippe Basello. Le saut dans le vide de Yves Klein, les soleils de Olafur Eliasson, les plongées du buto, les flèches de Saint Sébastien, son Introduction aux fondements de l’art mArtial vise tout autant le corps que le regard, travaille la respiration et active l’inspiration au contact des œuvres. Le crépitement hypnotique, intramoléculaire des photogrammes d’Isabelle Cornaro, reproduites sous forme de peintures murales dans l’écrin du Païpe, accompagne et augmente cette première séance de mise en corps.

Un peu plus loin, David Crespo prépare le gazon de son Campo de acción, voué à accueillir des parties d’un jeu familier aux règles néanmoins déstabilisantes. Des larsens, des accords dissonants et des harmonies aléatoires s’élèvent du Temple of din. Flippers et autres machines de jeu sont devenus sous la main de Lucas Abela de véritables instruments de musique offerts désormais aux activations compulsives de la part des visiteurs. Quand le vacarme menace de devenir pesant, on peut toujours trouver refuge dans la cabane où Jochen Dehn préserve à une température de -15° de fragiles bulles de savon glacées.

Climate, control and the summer of love se donne à vivre comme un instant en suspension et quand le froid mordant fini par avoir raison de nous, malgré les gants et les grosses laines mis à disposition, une petite phrase déclinée selon divers interprétations, glissée presqu’au creux de l’oreille par les performeurs de L comme Litote (imaginée par Julien Bismuth), nous touche au plus profond, sans que nous sachions dire pourquoi. « Il y avait dans son regard quelque chose de dur et lisse comme un cailloux » – cela pourrait devenir un refrain secret de l’exposition, une invitation discrète et insistante, néanmoins lancée l’air de rien, à regarder vraiment, rencontrer peut être, les personnes qu’on n’arrête pas de croiser et recroiser, avec lesquelles on partage du temps autour des différentes propositions.

DO DISTURB agit certes avec éclat, impose par la profusion des œuvres. Vue de plus près, cette première édition du festival ménage de véritables moments de respiration. Ainsi l’obstination silencieuse d’Alexandra Guillot (Silencio), ou l’écartèlement lent, implacable du bois sous la pression interne du béton que travaille dans la durée* Enrico Gaido (502,65 CM3). L’attention parvient même à se focaliser sur les moindres gestes et ce fragment d’un discours de Buster Keaton que Pierre Bismuth fait traduire en langage des signes pour La fin du silence devient une véritable partition chorégraphique qui laisse entendre la musicalité du corps.

La danse est lente, presque invisible, malgré les couleurs acidulés et les soudains sursauts rythmés par des musiques très années 90. Elle travaille en profondeur les plages temporelles et les paysages mouvants que Mårten Spångberg déploie dans la Galerie haute. Entité protéiforme, indéterminée et sensible, La substance, Picflare Triangel Remix installe subrepticement son emprise et peut garder les visiteurs dans son giron pendant des heures.

Dans l’obscurité accueillante des salles de projection Madame et Mademoiselle Cinéma nous invitent à nous laisser happer par les charmes rares des œuvres vidéo issues de la production de Performance Room de la BMW Tate Live ou encore de la collection du CNAP, parmi lesquelles Une lente introduction de Boris Charmatz, Monumental de Jocelyn Cottencin ou encore Blue blue electric blue de Romain Kronenberg.

De part leur complexité, des propositions comme celle de Spångberg, Selma et Sofiane Ouissi, Les Yeux d’Argos, Renaud Auguste-Dormeuil, Crossover ou encore Cristina Lucas, Exercice d’empathie et Gaëtan Rusquet, Meanwhile, nous invitent à y revenir dans des articles spécialement dédiés à leurs enjeux respectifs.

Smaranda Olcèse

* Le deuxième jour de DO DISTURB, nous avons appris que sous l’action du béton, l’une de poutres de l’installation d’Enrico Gaido avait littéralement explosé – des risques et des délices de l’art vivant et du travail avec des matières instables, en mutation, poussées dans leurs retranchements.

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Visuels : Cristina Lucas, Marten Spangberg, Le saut du loup / Do Disturb, Palais de Tokyo.

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