RODRIGO GARCIA : « FLAME », « ACCIDENS », FESTIVAL ETRANGE CARGO

accidens1

Rodrigo Garcia : « Flame », « Accidens » / Ménagerie de verre dans le cadre du festival Etrange Cargo.

Un même fil rouge traverse les deux pièces proposées par Rodrigo Garcia pour cette édition Etrange Cargo. Un même mouvement, pris dans des sens et circonstances qui s’agencent de manière complémentaire. Flame place le curseur dans le registre articulé, du langage, du flamenco, du chant, qui se réduit au final à un battement binaire. Accidens descend directement dans l’infra–moléculaire, en deçà de la conscience et de l’articulé, nous fait entendre le rythme de la vie qui s’accroche, de la mort qui asphyxie les cellules, insoutenable.

La supra-structure symbolique est évidente, incontournable, pourrait, d’un point de vue discursif et métaphorique, très bien se suffire à elle-même. Le dispositif scénique évoque les dérives de la société consumériste, le malaise sourd et impuissant et les horreurs de la dictature argentine ou de tout autre régime totalitaire. Mais Rodrigo Garcia fait un pas au-delà. Son geste est extrêmement simple – coller un micro sur le corps qui palpite. Son intuition terriblement puissante, qui transforme la salle de la Ménagerie de Verre en une caisse de résonance, nous donne à écouter quelque chose qui tient de la hantise ultime : écouter la mort qui se fraie un chemin dans les tissus organiques.

Dans un médium différent, dans le champ des arts plastiques, Ron Mueck parvient à enclencher des leviers naturalistes, une certaine littéralité des rapports, qui conduisent à un même type d’expérience intime, profondément trouble. Le sculpteur installe les conditions de possibilité d’un regard insistant et approché qui évoque des situations de grande proximité et une masse d’affects qui leur sont associés. De son côté, Rodrigo Garcia manie le gros plan sonore, pour faire entendre un être qui sait, au delà de la conscience, que c’est bientôt la fin !

La respiration du homard sorti de son bassin est tout d’abord régulière, mais très vite, commence à s’affoler. Les réactions du crustacé sont infimes, rien ne fait donc écran à cette terrible plongée dans les textures d’une chair qui s’assèche, dans les tissus qui commencent à être en cruel manque, dans les cellules qui se crispent. Le micro est collé à la carapace, et le contact qu’il établit transperce nos consciences, résonne au plus loin dans nos propres cellules. Le cri est silencieux. Il y va surtout de rythmes altérés, pesants, ponctués par des hoquets. La lutte est acharnée. La pulsation s’affaibli.

Tout est joué d’avance. La parenthèse se referme, le cycle alimentaire suit son cours vers les arômes d’un repas solitaire. La vie persiste encore quelques instants, informe, indifférenciée, incontrôlable, dans le corps disséqué par un coup bien serti, à travers les derniers sursauts du système nerveux végétatif du crustacé.

Flame pose autrement cette question de la vie et de la mort. Comment ne pas être écrasé par la déferlante, où trouver la force de résister, à quoi s’accrocher ? Le chemin est graduel et régressif qui va jusqu’à un rythme primaire qui s’apparente à une pulsation vitale.

La voix se lève dans la tradition flamenca. Rodrigo Garcia invite pour cette pièce David Pino, cantaor de Puento Genil, dans la province de Cordoue. Grâce aux manipulations live de Serge Monségu, cette voix se dédouble dans des jeux d’échos et de delay, devient multitude, plonge et s’accumule dans des nappes sonores. Les techniques ancestrales du chant flamenco sollicitent entièrement le corps de celui qui les prodigue les yeux fermés, dans un état d’extrême concentration, mobilisent ses espaces intérieurs, font résonner la Ménagerie de verre, se heurtent aux spectateurs ou, selon le cas, y trouvent des conducteurs. La recherche de ce son si spécifique qui monte des entrailles est saisissante, s’apparente déjà à une exploration des limites. Le timbre, le grain, le souffle et la puissance de cette voix exposent les résistances viscérales, les capacités physiques, les textures organiques des matières traversées avant l’émission du son.

Des gros plans empruntés à des films d’horreur déploient des flots de sang, des chairs boursoufflées, des limbes désarticulés qui regardent vers l’informe. Le bruit visuel de ces images vient à son tour saturer l’atmosphère déjà chargée, et modifie brutalement les conditions d’écoute.

Les interventions d’Elisa Barbier à la batterie parachèvent le glissement vers l’excès. Le rythme se déchaine, terrible, les frappes de la grosse caisse sont implacables, tombent avec un acharnement furieux. Le cantaor essaie de tenir face au déferlement de matière sonore, sa voix peine à atteindre nos oreilles, prise dans les tourbillons pulsatiles de la batterie, par moments, complètement recouverte, écrasée par le mur de son.

Rodrigo Garcia orchestre l’écoute et le regard. Sa méthode peut certes laisser plus d’un spectateur désemparé, elle est néanmoins très efficace quand, harassés, submergés par la masse d’informations violement contradictoires, les sens parviennent, par des voies secrètes, au delà du contrôle de la conscience et de l’entendement, à se focaliser sur un fait d’une rare intensité. Une puissance tend à prendre le dessus sur une autre. Le phénomène se décline en termes de rythme, de volume, d’acharnement, les forces en présence semblent de moins en moins équilibrées. Le cantaor frôle ses limites. Les frappes de la batterie tombent comme des échardes qui menacent de le dépecer – leurs éclats tentent en tout cas de le décentrer, de le déstabiliser, cherchent la faille. Il a comme seul rempart son rythme vital, il frappe des mains, même si le son n’arrive pas à percer jusqu’à nous, il réussit in extremis à se connecter à quelque chose de plus fort que lui qui lui permet de ne pas se faire broyer, qui le maintient dans son chant, fut-il réduit à un râle quasi-désarticulé, à une pulsion vitale. Rodrigo Garcia travaille le clivage des sens, nous amène au bord d’un abîme et nous permet de saisir, dans le magma chaotique qui bouillonne, aussi bien le chant que la lutte humaine trop humaine pour le produire.

Smaranda Olcèse

flame

Visuels : 1- Rodrigo Garcia « Accidens », 2- R. Garcia « Flame » / Photo DR / Copyright R. Garcia

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN