KUNSTEN FESTIVAL BRUXELLES : KRIS VERDONCK & ALIX EYNAUDI « EXIT »

Hendrik_De_Smedt

Envoyée spéciale à Bruxelles.
Kris Verdonck & Alix Eynaudi : EXIT / Beursschouwburg dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts Bruxelles 15 – 24 mai 2015.

You can close your eyes, you won’t miss anything, nous intime, rassurante, Alix Eynaudi qui se tient à la lisière du plateau. Nous sommes déjà confortablement installés : chaque spectateur s’est construit un nid douillet dans les gradins du Beursschouwburg, à grand renfort de coussins et de couvertures. Pas d’effet de surprise, tout est annoncé d’entrée de jeu : une même phrase dansée sera répétée tout au long de la pièce. L’expérience qui s’ensuit est d’autant plus riche et nuancée. Chacun la vit à sa manière, les mots échouent à la saisir complètement, ne font qu’augmenter son mystère, dans lequel il serait possible de plonger encore et encore sans pour autant l’épuiser.

S’ancrer dans le sol, déposer son poids, les orteils bien en éventail, prendre l’ici et maintenant comme point de départ d’un voyage qui va louvoyer du côté des états modifiés de conscience. Activer le regard périphérique, capable d’embrasser l’espace, augmenter sa conscience de l’environnement et sa capacité à être impressionné, à la manière d’une pellicule exposée à la lumière. Veiller à ce que la concentration puisse encore se resserrer sur un point terriblement précis, le toucher même du bout des doigts. La danseuse « marque », explicite les gestes et les mécanismes sensoriels et somatiques qu’ils enclenchent : c’est la respiration qui permet le maintient de telle posture sollicitant tous les muscles. C’est toujours elle qui permet de soulager une tension interne. Devenue bruyante, elle entraine notre regard et, à chacun de ses ressacs, elle efface un peu plus la distinction entre intérieur et extérieur du corps, rend poreux, nous connecte aux moindres tressaillements de l’interprète qui évolue devant nos yeux. La répétition de certains enchainements ou encore cette manière de les revisiter en inversant leur ordre premier, contribuent à moduler un temps qui se permet des écarts dans sa linéarité, extensible à souhait, prêt à nous perdre dans ses méandres. Enfin, cette marche hallucinée qui mobilise dans son jeu l’éloignement, le ralenti, le poids et une manière si particulière de le placer, à la fois extrêmement concrète, tactile et ineffable, pourrait invoquer le mystère de cette femme dont les pas sont à jamais figés dans le mouvement sur un bas-relief romain, Gradiva, qui a tant passionné Freud et les surréalistes, et nous entraine, nous aspire inexorablement vers les profondeurs du plateau et au-delà vers une expérience dont nous décelons déjà la puissance hypnotique, amplifiée à chaque réitération.

Après des formations aux arts visuels, à l’architecture et au théâtre, Kris Verdonck multiplie les créations à la frontière, où la danse et la performance sont augmentées par diverses incursions dans les autres champs artistiques. Habitué du Kunstenfestivaldesarts, il est encore rare en France. Pour EXIT, ses recherches se sont focalisées sur les puissances latentes du théâtre en tant qu’espace-temps et sur les leviers psycho-somatiques de l’expérience spectatoriale. Au départ, la volonté, à un certain endroit politique, d’explorer des états qui échappent à la frénésie quotidienne, poches de résistance vitales qui regardent du côté de la détente, de la réceptivité, du sommeil paradoxal. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’avant que la danse ne commence, une vidéo laisse la parole aux spécialistes des rêves qui réaffirment dans un jargon scientifique l’importance, largement sous-estimée dans la culture occidentale, des activités du cerveau pendant ces états de conscience autres.

Le test du labyrinthe pourrait devenir un fil conducteur d’EXIT. L’écran se retire dans les hauteurs, la cage de la scène demeure désormais vide, boite noire propice aux apparitions. De légères irisations bleutées viennent strier ses profondeurs. Activant toute la puissance du travail de James Turrell, des modulations dans les nuances, qui passent du bleu intense au violet et au rouge pour revenir au noir, marquent cette traversée vers les profondeurs instables d’un espace qui devient une pure expérience sensorielle, alors que la lumière de la salle baisse à son tour, par paliers, de manière imperceptible, drainant dans le corps des vagues de torpeur ouatée. La danse se joue d’entrées et de sorties en miroir, les perspectives deviennent très vite interchangeables, la carnation translucide, allant jusqu’à l’abstraction du corps devant nos yeux, bientôt simple, léger et pourtant précis, un nuage en mouvement, sujet à la perte imminente des contours, avant de ne se dissoudre dans une nuée de lucioles, insaisissable concentration d’énergie statique, nœud et suite, constellation de décharges électriques attentive aux flux primordiaux, extrêmement proches, qui entrent en résonance avec ces picotements en train de gagner les corps des spectateurs. La création sonore de Rutger Zuydervelt (Machinefabriek) s’installe en nappes enveloppantes, travaille la propension vibratoire, quasi-permissive des chairs, prépare l’irruption de cette danse fantasmée, ultime, à moins que nous ne soyons déjà en train de la rêver au moment même où elle arrive.

…To sleep ! Perchance to dream (William Shakespeare)

Smaranda Olcèse

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