ROMEO CASTELLUCCI : « USAGE HUMAIN D’ÊTRES HUMAINS », KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES

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Envoyée spéciale à Bruxelles.
Kunstenfestival Bruxelles : Romeo Castellucci : Usage humain d’êtres humains, un exercice en langue Généralissime / Pyramide dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts

Loin du centre de la capitale belge, dans un quartier en pleine construction, Romeo Castellucci nous entraine dans les méandres d’un mystère apocryphe. Les vastes espaces déserts, à mi-chemin entre le chantier et la friche industrielle, se prêtent à merveille à ces jeux hiératiques qui magnifient la puissance du langage.

Les spectateurs sont conduits dans une énorme salle vide dont le volume est saturé par une odeur tenace, corrosive, qui pique le nez et menace d’attaquer les yeux. Des personnes en combinaisons de protection chimique, à l’image de ces travailleurs qui, quelques mois plus tôt, alimentaient les folles machines du Sacre dans la Grande Halle de la Villette à Paris, s’affairent autour d’un grand instrument de cryptage : leur respiration est bruyante, qui se laisse entendre à travers les masques à gaz, leurs gestes sont ralentis, précautionneux, entravés par leur accoutrement isolant, étanche. Un filet de liquide soigneusement versé dans une rigole semble matérialiser à la fois une source et un seuil d’expérience. Un cheval arrive : les performers portent et mettent en mouvement un à un les éléments rigides qui représentent ses jambes. Le corps de l’animal est occulté, invisible – une mystérieuse coupe s’est opérée : il y va comme des trous dans le réel. Visible et invisible agissent sur le même plan. Différents états de la matière se contaminent réciproquement dans cette première séquence qui relève de l’installation performative.

Des portes s’ouvrent et les spectateurs sont entrainés plus loin dans les entrailles du bâtiment. Un rapport frontal s’impose dans ce nouvel espace dominé par une réplique de la fresque de Giotto, La Résurrection de Lazare. Deux hommes se tiennent là, dans un plan parallèle à l’image, qui réactualisent l’épisode des Evangiles. Leurs présences hiératiques, les classiques costumes deux pièces, ainsi qu’un sentiment de terrain vague évoquent quelque chose de la puissance incongrue et incontestable du Théorème de Pier Paolo Pasolini. Le face à face se dédouble et se répète au fil des exercices qui mobilisent différents niveaux de la Generalissima, une langue artificielle forgée en 1985 par la Societas Raffaello Sanzio sur des bases numérologiques, à partir de 400 termes du langage courant. Des mécanismes à l’œuvre dans des langues créoles ou encore dans l’Ars Magna de Raimond Lulle contribuent à bâtir un système combinatoire qui tend progressivement vers la simplification et l’abstraction radicale. Son architecture se déploie en quatre sauts cognitifs et au gré de ces réitérations, la musicalité des mots s’impose, litanie lancinante et hypnotique, le regard s’attache aux corps qui essaient d’opérer cette synthèse impossible entre le superlatif absolu de la généralité, marqué par le suffixe « -issima » et la contingence de la chair. La voie est ardue qui mène à ces quatre mots chargés de la densité des strates sémantiques parcourues. Le jeu essentiel de leurs permutations a vocation à concentrer des émotions insondables et à enclencher les puissances de l’imaginaire. Et la fresque de Giotto est toujours là, elle nous fait face et nous rappelle le point de départ : un moment où le langage a déjà une phénoménale et pourtant extrêmement simple force opératique, où le verbe redonne vie.

Une transmutation pourrait avoir lieu, en tout cas, l’art théâtral de Romeo Castellucci lui ménage une place. Enveloppé dans un linceul, un corps est étendu sur le cadran cryptique. Les spectateurs mêmes constituent le cortège funéraire qui le dépose par un autre chemin dans la première salle, gardant toujours le souvenir de ses relents toxiques. La boucle est bouclée. Des mantras accompagnent cette veillée. Parmi les instruments rituels tibétains que les musiciens de Phurpa utilisent, les dungchen rappellent une œuvre de Terry Adkins (Last Trumpets) — qui donne en quelque sort le ton de l’exposition d’Okwui Enwezor à l’Arsenale pour cette nouvelle édition de la Biennale de Venise — et évoquent le Jugement dernier.

L‘atmosphère invite au recueillement. Le bourdon ample des chants diaphoniques installe un paysage sonore dense, continu, qui favorise la perte des repères temporels. Question de souffle et d’amplification à travers les chairs, en deçà des mots, le contre-chant s’élève, affirme sa marge incontrôlable, invite chaque personne présente dans l’espace à en saisir les résonances intimes. L’arrêt est brusque, tout le monde sort. Ne reste que le gisant. Le retour à la lumière du jour est violent, un vaste chantier nous entoure, sans qu’il y ait d’autre prise en charge de l’expérience. Il s’agit désormais de retrouver les mots, chacun emporte, ou pas, la clé.

Empruntant une forme proche des mystères apocryphes, Uso umano di esseri umani active une symbolique massive, opaque, minimaliste, bloque monolithique qui offre peu de prises, à la surface duquel les significations glissent et ne se stabilisent pas, pris dans les jeux de tensions œcuméniques. Alors que le processus d’abstraction enclenché par la Generalissima aurait pu se cantonner à des visées esthétiques ou de l’ordre de la gymnastique intellectuelle, Romeo Castellucci emploie tout l’appareillage du rituel pour provoquer une expérience essentielle, nous convie à une veillée dans l’attente d’une germination nouvelle.

Smaranda Olcèse

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