UN KOLTES MAL VENU…

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Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès/ Centre de Shopping La Part-Dieu / du 13 au 23 mai 2015 / mise en scène et composition de Roland Auzet.

Dans son dernier ouvrage, Mehdi Belhaj Kacem écrit ceci : « tant que nous produirons, sans cesse, des souffrances absolument inutiles, abominables ; tant que nous saurons que, chaque seconde qui passe, quelqu’un, homme ou animal, se fait torturer, assassiner, tabasser, mutiler, violer, exproprier de son être ; alors la prétention de quelqu’un à écrire, penser, créer sans faire cas de cette souffrance surnuméraire sera nulle et non avenue ». De ces mots, étudiants désœuvrés ou bien artistes chevronnés ne peuvent y réchapper, tant ils se donnent à lire sous le sigle des conditions de possibilité de tout acte lié, de prés ou de loin, aux représentations de nos vies sur quelques scènes que ce soit.

Ce détour est pris simplement pour exprimer le fait qu’aujourd’hui effectivement, les comédiens et comédiennes français sont enclinsà un égoïsme pur, comme a pu le souligner avec une lucidité et un génie sans faille Rodrigo Garcia, les rendant pratiquement tous forclos et non avenus, en miroir des douleurs sourdes qui peuplent nos vies. Cet égoïsme est lié peut-être à la recherche toujours plus pressante de technicité et de visibilité. Celle-ci dévore le vivant tout autant que le réel qui entoure nos routes.

Avec « Dans la solitude des champs de coton », cela est particulièrement vérifié. Deux comédiennes, deux techniciennes de haut vol, Audrey Bonnet, Anne Alvaro, dialoguent autour d’un deal. Ce deal est mis en scène à l’intérieur d’un espace commercial appelé La Part-Dieu. On ne cesse de louer à longueur de colonnes leur technique, leur virtuosité tout autant que la sophistication des objets à posséder et qui in fine nous possède. Mais dans cet espace mercantile, cette prouesse vocale est exacerbée jusqu’à devenir exotique et non avenue. Des casques sans fil, sont distribués aux spectateurs pour entendre brâmer le texte de Koltès. Les actrices s’affairent, elles ont un micro et apparaîssent telles des mortes vivantes sur scènes pour délivrer leur partition koltèsienne. Elles déambulent dans les allées d’un capitalisme sauvage, les enseignes clignotent, fourmillent de couleurs euphoriques et happent le regard ; les actrices essayent des déplacements qui ne sont en rien reliés de près ou de loin à l’endroit qu’elles mettent en valeur plutôt d’ailleurs qu’elles le remettent en question. Sans doute est-ce dû à des questions économiques comme le texte l’indique.

Enfin le cadre finit par ressembler à un joujou, c’est consternant de voir autant de déplacements se perdre dans les méandres du capitalisme. Alors voilà, on va les laisser faire, alors voilà, on va laisser continuer cette parodie gore d’art de philistins cultivés se dérouler sous nos yeux. Tout ça, pourquoi ? Parce qu’une belle bande-son nappe leur voix de plastique et on va dire ouïe à ça. Mais on va dire non à Rodrigo Garcia, on va même le censurer pour des motifs toujours plus ridicules les uns que les autres. « Dans la solitude des champs de coton » va tourner, c’est sûr, on va s’y presser comme on va au Quick. On va continuer à faire semblant, tout ça pour que les cachets et la drogue deviennent de plus en plus chargés, sucrés, aseptisés. Comme ça chacun se sentira mieux après s’être shooté ! Mais voilà, y a des moments on n’y arrive plus, c’est trop dur de voir cette absence de saveur au monde capturé dans une si petite mascarade d’acteur faux devant un si grand texte, face aux souffrances inutiles, faces aux relations de pouvoirs qui ne cessent de ronger de l’intérieur l’humanité du monde.

C’est pour cela on a envie de taper sur la table et dire ça suffit ! : Cette truanderie du n’importe quoi, d’actrices longeant des vitrines de supermarchés pour que les passants s’en repaissent ! Si l’on doit faire signer des pétitions, il serait alors plus judicieux de les faire signer contre ce genre de spectacles, contre ce types de propositions de galerie marchande, qui contribuent à la pollution du monde, à l’irradiation des lucioles sous les néons, fascistes du consumérisme. Et si l’on devait rendre un théâtre obligatoire, et bien ce devrait être celui de Rodrigo Garcia, qui questionne avec une acuité imparable la question de la valeur de la vie et ces souffrances inutiles, surnuméraires avec pour seule arme un homard, une nourriture que seule au passage une certaine classe à eu la chance de se mettre sous la dent.

A La Part-Dieu, on assassine les lucioles en nombre incalculable et pourtant personne ne moufte ni ne bouge.

Quentin Margne

Photographie Christophe Raynaud Delage

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