INTERVIEW : PHILIPPE QUESNE, SAISON 2015-2016 NANTERRE-AMANDIERS

Portrait-QUESNE©Victor-Tonelli

Entretien avec Philippe Quesne, saison Nanterre Amandiers 2015 – 2016.

Après une première année de complète effervescence qui a vu le théâtre s’ouvrir à la fois vers le monde et vers sa ville et le public se rajeunir considérablement, Philippe Quesne nous dévoile les lignes de force de la prochaine saison de Nanterre-Amandiers. Soutenir une famille d’artistes qui créent pour la scène, encourager la recherche, être profondément à l’écoute des sursauts du monde contemporain, voici un projet qui mérite à être suivi de près !

Inferno : Pouvez-vous nous livrer quelques impressions sur cette première saison à la direction du Centre dramatique national Nanterre-Amandiers ?

Philippe Quesne : Avec notre nomination tardive, ce fut une année très intense pour mettre en place cette première saison. Nous sommes heureux d’avoir pu y présenter et produire une constellation d’artistes qui n’avaient jamais joué dans ce lieu et sentir les réactions des publics curieux d’une nouvelle aventure. Le projet repose sur l’ouverture du théâtre aux différentes disciplines du spectacle vivant contemporain, et plus largement aux arts. Nous souhaitons le penser dans un engagement résolument international, pour stimuler les relations entre artistes français et étrangers, et inciter le public à appréhender le contexte local en relation avec le monde.

Une autre ligne concerne la notion de répertoire contemporain : une famille de créateurs, nommés parfois écrivains de plateau, qui composent pour la scène, pensent la scénographie, et gardent leurs pièces actives depuis plusieurs années. La plupart de ces artistes ont construit un répertoire de spectacles qu’ils ont la volonté de continuer à faire vivre. Afin d’allonger la durée de vie des créations, pour permettre aux œuvres le temps nécessaire à la maturation, et offrir la possibilité de voir ou revoir des œuvres majeures, le théâtre présentera chaque année des reprises de spectacles importants.

Comment se précise la programmation de la saison 2015 – 2016 ?

Philippe Quesne : Nous allons poursuivre dans cette même direction. La programmation contient une vingtaine de spectacles, en grande partie des créations. Nous souhaitons penser le lieu comme un centre d’art pour le théâtre et mettre en valeur la porosité des disciplines artistiques. La ligne de programmation se veut ouverte à des artistes qui ont aussi pour point commun, un engagement clair dans les problématiques artistiques, sociales et politiques de la société contemporaine.

La porosité entre les arts a toujours été naturelle dans mon travail. Le projet irrigue tous ces champs et se nourrit également de l’inspiration urbaine de cette zone géographique de Nanterre, en pleine mutation : ce côté protégé, après le parc, avec les tours de la Défense clignotant au loin, en voisinage des zones d’habitation et d’immigration. Il s’agit d’une ville dont l’histoire est extrêmement inspirante. Ce n’est pas un hasard si Joël Pommerat viendra réécrire cette saison, sa Révolution Française sur ce territoire qui a un ADN chargé, marqué par les flux migratoires, les révolutions, mai 68, notamment. C’est important d’adapter cette famille d’artistes à ce que nous cherchons à faire ici, à Nanterre, et de montrer pourquoi il y a des pièces qui méritent de résonner sur ces plateaux et pas seulement au centre de Paris.

Le début de la saison est marqué par des artistes qui s’emparent de la scène avec de nombreux interprètes et en musique ! Jérôme Bel va créer Gala, dans le cadre du Festival d’Automne. Il pousse plus loin la relation entre les compétences et l’amateurisme et interroge les échanges possibles. La comédie musicale de Yan Duyvendak sur un livret de Christophe Fiat, Sound of Music, implique une quarantaine de chanteurs et de danseurs. Il s’agit de faire une comédie musicale en temps de crise, de travailler des formes empruntées à l’histoire – les grands spectacles de Broadway dans les années 50 où tout était supposé aller bien et où l’on chantait l’après-guerre. Mais ici, la création a lieu à partir d’un livret qui a évidement trait à ce qu’on subit actuellement, dans notre monde confus du 21ème siècle.

Toujours dans ce sens d’un éveil des consciences, Joël Pommerat va créer sur le Grand plateau une pièce sur la Révolution Française, Ça ira (1) Fin de Louis, avec un trentaine de personnes sur scène. Il a beaucoup échangé avec des historiens pour faire résonner ce sujet avec ce que notre époque traverse.
La nouvelle création de Rodrigo Garcia, 4, sera présentée dans le cadre du festival d’Automne, ainsi que celle de Giselle Vienne, avec laquelle nous avons entamé l’année dernière un compagnonnage de longue durée. The Ventriloquists Convention réunit une dizaine de marionnettistes en scène du Puppettheater de Halle et son interprète fétiche Jonathan Capdevielle.

Le mois de janvier sera marqué par Gwenaël Morin qui aborde Les Molière de Vitez, dans un geste artistique fort en s’emparant de ces textes avec cette crudité et cet enthousiasme populaire qui en disent long sur sa manière plus que nécessaire de faire du théâtre aujourd’hui. A l’occasion de sa venue, nous allons basculer aux Amandiers sur le mode du « Théâtre Permanent » : un Molière par soir, et la totalité le samedi, le théâtre à 5 euros, ainsi que des ateliers le matin sur le modèle de ce qu’il avait fait à Aubervilliers en 2009. Par ailleurs pendant cette période où Gwenaël Morin sera à Nanterre, il confiera son Théâtre du Point du Jour de Lyon à Yves-Noel Genod !

Ma création, Caspar Western Friedrich, répond à l’invitation du Kammerspiel de Munich, un théâtre d’ensemble allemand, de concevoir une pièce pour son répertoire. Un grand acteur rejoindra la distribution : Johan Leysen, une entité à lui seul, un véritable acteur européen, un cow-boy du théâtre et du cinéma qui a traversé les décennies, de Jean Luc Godard à la scène expérimentale flamande. J’ai retenu du western une forme de quête métaphysique et son rapport presque romantique au paysage. Le rapprochement avec le peintre Caspar Friedrich et la puissance picturale de sa relation au paysage a été immédiat. La relation à la nature est posée par ce grand peintre romantique que je peux aussi comparer à un cow-boy romantique. Cette question de la place de l’homme dans le paysage, parcoure mon théâtre depuis un certain nombre d’années et va se retrouver déployée dans cette nouvelle création. En partant du titre et d’une thématique, nous allons voir où cela nous mène. Pour l’instant j’ai demandé un cheval et Johan Leysen !

Toujours dans cette idée de répertoire contemporain, nous allons reprendre La Barque le soir. Claude Régy sera invité à créer une nouvelle pièce pour la rentrée 2016-2017, mais avant, il était important qu’il s’installe à Nanterre-Amandiers et qu’il récrée un lien avec l’histoire de ce théâtre qu’il a fortement marqué par le passé. Il s’agit d’un artiste incontournable qui pousse très loin l’art de la mise en scène et cette nécessité d’inventer des mondes avec une nouvelle perception.

La puissance de la scène contemporaine et du mélange des arts ne doit pas seulement être comprise en termes de plasticité, mais aussi d’expérience. Il s’agit de défendre le besoin d’expérimenter, de proposer d’autres façons de voir le monde.

Dans cette optique, des artistes travaillent en secret dans le théâtre et le public pourra les découvrir les saisons suivantes. Clédat et Petitpierre, les plasticiens Jordi Colomer ainsi qu’Ulla von Brandenbourg développeront des projets entre nos murs. Julien Prévieux est en train d’y tourner son prochain film pour son exposition de l’automne au Centre Pompidou. Halory Goerger a créé le décor de son Corps diplomatique dans nos ateliers de construction. La pièce voyage désormais et revient aux Amandiers en mars 2016. Quant à Latifa Laabissi, elle s’est lancée dans une aventure chorégraphique co-signée avec Nadia Lauro, avec des interprètes de L’Oiseau mouche, une compagnie professionnelle de personnes handicapées, Pourvu qu’on ait l’ivresse.

Deux pièce nous permettrons de découvrir le travail du jeune metteur en scène suisse Thom Lutz : When I Die, une histoire de fantômes avec de la musique, dans la lignée de son modèle, Marthaler, qui entra en dialogue avec la comédie musicale de Yan Duyvendak, ainsi qu’une création autour des phénomènes climatiques paranormaux – des gens qui ont cru voir la pluie à l’envers ou la terre qui s’ouvre… – Unusual Weather Phenomena Project, qui fera écho à mon Caspar Western Friedrich et aux problématiques liées à la connaissance de la nature.

De par ses prises de risque engagées à travers ses thématiques et sa puissance de composition, Eszter Salamon est une chorégraphe très importante. MONUMENT 0. Hanté par la guerre sera présenté la même semaine que The Dark Ages, la nouvelle création du cycle Civil Wars de Milo Rau. Il y a des relations fortes entre ces travaux. Cette année est marquée par une puissance de revendication d’exister et de porter sur scène de l’humain, de la Révolution française de Pommerat jusqu’à mes cow-boys romantiques, en passant par les figures hantées d’Eszter Salamon et l’engagement cru des interprètes de Gwenaël Morin. La disparité des corps et des origines, de l’Oiseau mouche aux amateurs de Jérôme Bel, en passant par le travail de Rodrigo Garcia avec ses performers espagnols ou les récits argentins de Mariano Pensotti, nous rappelle cette puissance de l’humain et la force du groupe.

Nous avons imaginé que Nanterre-Amandiers devait faire résonner de grandes figures du théâtre contemporain, pour mieux permettre à d’autres créateurs plus jeunes de garder espoir dans le théâtre en prenant leurs marques sur ces grands plateaux, pour les années futures. Notre projet consiste à combiner les choses et à montrer cette vivacité là, même si on vit dans un monde beaucoup plus obscur et préoccupant. Il nous faut rassembler plus que jamais, des artistes en éveil, inventeurs de mondes possibles.

Les relations des arts et de la recherche sont également au cœur de vos préoccupations.

Philippe Quesne : La vie d’un théâtre ne peut pas être dissociée de la recherche. D’ailleurs, quand nous répétons, nous sommes en recherche ! L’artiste et le chercheur sont embarqués l’un comme l’autre dans des quêtes de l’humain. Nous avons naturellement proposé que cette cellule du SPEAP – développée par le sociologue et anthropologue Bruno Latour, sur l’axe art et politique – soit en résidence à Nanterre. Le jumelage se poursuivra sur quatre années. Une idée d’académie et d’école nourrit nos programmes. Une quinzaine d’artistes, d’architectes, ou comédiens, sont recrutés chaque année et posent au sein du théâtre les bases d’une autre façon de croiser les disciplines, beaucoup plus organique. Make It Work / Le Théâtre des négociations sera présenté à la fin du mois de mai et cette initiative sera reconduite l’année prochaine avec d’autres projets spécifiques.

Nous allons continuer à accueillir au rythme d’une séance par mois le séminaire Nouvelles Théâtralités. Nous allons développer d’autres liens avec nos voisins de l’Université Paris X ou des Ecoles d’Art. Si le théâtre semble s’animer le soir quand le public arrive, il reste surtout un lieu de fabrique tout au long de la journée, entre les équipes qui répètent et les artistes en résidence de création. Il nous tient à cœur de croiser ces zones de recherche avec les publics.

Nous allons certainement organiser un temps fort, en juin 2016 pour réunir les démarches au croisement des arts visuels et du théâtre, cristallisées tout au long de la saison autour du programme Poltergeist. Cela prendra peut être la forme d’un festival – employons le mot ! Le paysage actuel est marqué par la fermeture de ces zones à risques et nous avons envie de porter une initiative de ce genre autour d’artistes qui ont été accueillis par la fabrique Nanterre-Amandiers.

Je ne peux m’empêcher de penser à Swamp Club, votre création pour le festival d’Avignon en 2013. Les artistes en résidence dans ce centre d’art pas comme les autres descendaient, à la fin du spectacle, dans les souterrains, dans les entrailles du plateau. Il était néanmoins évident qu’ils allaient resurgir quelque part et c’est Nanterre !

Philippe Quesne : Effectivement, Nanterre-Amandiers est un grand Swamp Club. D’ailleurs je me lance dans une grande aventure pour la saison 2016-2017 : Welcome to Caveland!. Une création qui poursuivra le thème autour de l’idée de résidence – résistance qui embrasse cet énorme champ thématique qu’est le monde des sous-sols, depuis l’homme préhistorique jusqu’à l’allégorie de la caverne de Platon, tout en évoquant les abris antiatomiques, les peurs et le besoin de se protéger. On a rêvé de la conquête spatiale, mais il a toujours existé une conquête souterraine, chargée de mythologies, de drames – des personnes qui ont du se transformer en rats ou en insectes pour résister pendant les guerres. Mon histoire de taupe du Swamp Club se poursuivra ainsi. Je vais créer une grande allégorie avec des taupes géantes qui vont se démultiplier et montrer la puissance nécessaire de l’art aujourd’hui. Le lieu sera pensé comme un grande installation, ouvert et confié également à d’autres artistes. Nanterre-Amandiers va devenir fin 2016, un village caverne, un parc d’attraction comme les héros de La Mélancolie des dragons auraient pu l’imaginer…

Propos recueillis par Smaranda Olcèse,
mai 2015

La programmation complète de la saison 2015 – 2016 est accessible en ligne depuis début juin sur le site du Centre dramatique national Nanterre-Amandiers.
Plus d’informations sur le programme du Théâtre des négociations à l’adresse :
http://www.nanterre-amandiers.com/2014-2015/make-it-work-le-theatre-des-negociations/

Philippe-Quesne-Vivarium-studio-Swamp-1

crédits photos Victor Tonelli, Martin Argyroglo.

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