PRINTEMPS DES COMEDIENS 2015 : ATTENTES, DECEPTIONS ET PRISES DE RISQUES

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Printemps des comédiens 2015, montpellier, chroniques infernales : Le Dibbouk & Figaro

L’édition 2015 du Printemps des Comédiens démarre avec deux spectacles déceptifs. L’un est raté, l’autre est réussi, mais aucun des deux ne parvient à surprendre, à déplacer le spectateur, à bouleverser sa vision du monde. Les deux créations, Le Dibbouk et Figaro, suscitaient toutes les deux beaucoup d’attentes mais la prise de risque n’est pas la même chez les flamands de la Cie Marius que chez Benjamin Lazare.

Figaro Réduce
Tout spectacle présenté dans l’espace des Micocouliers a la chance de bénéficier d’un cadre exceptionnel qui sauvera la soirée. Fourvière a son amphithéâtre, Avignon a sa carrière Boulbon (pas cette année, NDLR), Montpellier a ses micocouliers.

Dans Figaro, la nouvelle création de la Compagnie Marius, de grandes tablées de paella et vin rouge sont prévues à l’entracte pour rajouter à la convivialité. On pourra aussi finir la soirée en consommant un verre de clairette, après avoir consommé deux spectacles. Le public, qui vient tranquillement écouter un classique tranquille (comédie qui plus est) en aura pour son argent : il trouvera exactement ce qu’il vient y chercher. Comme l’a explicité Nicolas Sarkozy lors de son discours de vœux à la culture à Nîmes en 2009, le spectacle doit répondre aux attentes des consommateurs sans surprise ni découverte. La compagnie Marius remplit allègrement toutes les attentes. Elle le fait avec brio et la qualité de jeu est indéniable. Mais on reste très étonné d’entendre si peu résonner les propos révolutionnaires et féministes de Beaumarchais. Le texte résonne -malgré tout- mais comme des ricochets, on voit à peine l’onde de l’engagement frétiller en bordure, tant le propos politique est émoussé par le mode de jeu et la mise en burlesque.

Les compagnies flamandes jouant en français (TG Stan, Cie de Koe, Marius) ont toutes ce mode de jeu très particulier qui écrase le texte et le passe à la moulinette de leur esthétique : accent très marqué, verfremdungseffekt, passages d’impros… la focale se décentre du texte vers la mise en scène, avec une fluidité qui force l’admiration mais au déficit du propos. De plus ici, les deux textes de Beaumarchais – Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro – sont présentés dans une version digest où les coupes vont bon train. Il faut ajouter à cela une mise en scène où s’enchainent les gags un peu méchants que l’on retrouve chez Jérôme Deschamps. A un moment un des acteurs s’écrie : « C’est un vaudeville qu’on joue ? », le public très réactif d’éclater de rire, surtout ceux qui n’ont pas du tout envie d’entendre du Beaumarchais mais plutôt du Labiche…

Dibbouk extented
Le public du Dibbouk lui n’est pas très réactif. Aux applaudissements mornes on comprend bien que la salle n’est pas très enthousiaste. Elle aurait du mal à l’être tant le dernier projet de Benjamin Lazare est un échec sur tous les plans. Hormis la musique (composition, instrumentarium, interprétation) rien ne réussit à convaincre dans les choix de ce projet. Le texte est mal construit, prosélyte, misogyne. La déception est d’autant plus grande que les précédentes pièces de Benjamin Lazare portaient très souvent des textes anciens qui par leur construction et leur contenus interpellent intelligemment le spectateur d’aujourd’hui. De même, on a toujours été admiratif des distributions impeccables de ses projets. Ici, si les acteurs -nombreux mais souvent sous utilisés- chantent tous très bien, ils ânonnent le texte laborieusement (ce qui n’est pas que dû à la fraicheur de la création). En effet, les partis pris de mise en scène, notamment de dé-théâtraliser le jeu, pour se rapprocher du conte, déplacent plus le spectacle vers la présentation de travaux de lycéen que vers une forme hybride plus complexe que ça.

Même s’il est remarquable que ce jeune metteur en scène tente de se déplacer, sort des sentiers qu’il connaît, cherche à se renouveler, l’essai n’est pas concluant du tout et les deux heures trente de spectacle passent lentement, très lentement.

Bruno Paternot

Figaro : https://youtu.be/6VmvGoxas0c
Textes : Le barbier de Séville et Le mariage de Figaro
Traduction et adaptation : Waas Gramser, Kris Van Trier

Le Dibbouk :
Mise en scène : Benjamin Lazar
Collaboration artistique : Louise Moaty
Assistant à la mise en scène : Adrien Dupuis-Hepner
Adaptation : Louis Moaty et Benjamin Lazar, d’après la traduction du russe de Polina Petrouchina et le travail sur la version yiddish de Marina Alexeeva-Antipov

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Figaro, photos Marie Clausade

Comments
2 Responses to “PRINTEMPS DES COMEDIENS 2015 : ATTENTES, DECEPTIONS ET PRISES DE RISQUES”
  1. Bonjour Annabelle,
    Je ne suis pas d’accord avec vous sur les « abîmes de l’ennui ». C’est tout l’intérêt du spectacle vivant, les avis divergent, même si nous étions peut être le même jour au même endroit et que nous avons vu exactement la même chose.
    Sur la « corosité » du propos, je pense qu’il faut être sans appel face aux spectacles qui cherchent à endormir le spectateur au lieu de le réveiller. Il faut dénoncer, et je pense très violemment, les spectacles divertissants (entertainement) et non divertissants (qui déplacent au sens cartésien du terme).
    De même, un spectacle qui traite au passé d’une société passé n’a plus sa place sur les plateaux. Je m’insurge contre les pièces qui défendent l’idée que seule la religion (et à l’intérieur de ce carcan seule la religion juive) peut éclairer notre pensée du monde. Ces propos n’engagent que moi, bien évidemment.
    Je défends (avec passion, donc peut-être avec excès) les auteurs, de textes et d’image qui, en contemporains, parlent au présent aux humains du présent.
    Cette critique est aussi à mettre en regard avec celle sur Castellucci, Pelly et De Proost à paraitre très prochainement qui fait l’apologie de ces façons de prendre le plateau !

  2. Si certains accents de cette critique résonnent dûment avec ce que j’ai pu vivre, le vitriol employé (comme tout les acides corrosifs) abîme les spectacles évoqués, sans motifs véritables. Le plaisir n’est absent ni de l’un, ni de l’autre, pour peu que l’on entre pas avec le désir de voir se réaliser le spectacle que l’on a rêvé à partir du titre ou de la présentation. Il est certain que leur démarche, leurs approches sont toujours très personnelles pour passer à l’abordage de ces textes exigeants, mais aucun des deux metteurs en scène ou des deux troupes ne nous laissent jamais couler dans les abîmes de l’ennui. Ce sont des créations qui interrogent notre désir de théâtre…mais sans passer à côté du rendez-vous amoureux fixé auprès des spectateurs.

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