TOMEO VERGES, « INCISIONS », UNE DANSE EN TROIS TEMPS

Anatomica publica, (c) Axel Perez

Tomeo Vergés : > Incisions (triptyque), à l’Atelier de Paris – Carolyn Carlson, dans le cadre de June Events, le 16 juin 2015.

Pour cette « soirée inédite », Tomeo Vergés a présenté trois œuvres construites en triptyque, le fruit d’une collaboration fructueuse entre sa compagnie Man Drake et l’Atelier de Paris. Trois formes médianes, Anatomica publica, Trouble du rythme et Syndrome amnésique avec fabulations, dont on retiendra le goût pour la décomposition du mouvement dans une veine cinématographique. C’est comme si le regard du chorégraphe avait imposé à ses danseurs les mouvements saccadés de la caméra, offrant au spectateur un rendu épileptique et expérimental.

Le premier volet de la trilogie puise son inspiration dans l’histoire personnelle de Tomeo Vergés, ou plutôt celle de sa grand-mère. Mariée, elle croit perdre son homme alors que la guerre éclate. Elle se remarie donc. Cependant, son premier mari, père de son enfant, réapparait soudainement. Ils décident de faire ménage à trois. Anatomica publica est une « pièce d’horlogerie et [un] conte hystérique » comme le définit son auteur. Scène de théâtre de boulevard à laquelle on aurait ôté une pièce mécanique, la chorégraphie s’emballe et rejoint une folie imperméable à laquelle on a bien du mal à adhérer dans la durée.

Trouble du rythme continue l’exploration du mouvement décomposé à travers le procédé cinématographique. Le geste est non seulement saccadé, mais la même scène est répétée par les deux danseurs de manière à l’interpréter avec un rythme à chaque fois différent : normal, en arrière et en accéléré. Scène de ménage surréaliste, ce second volet est parfois drôle, parfois franchement inquiétant. Le recours à la répétition est cependant très rigide, à la manière de ses exercices que l’on fait en studio afin de tester une trouvaille chorégraphique. Cela manque de souplesse, de fluidité et même, disons-le franchement, de génie.

Il en est tout autrement de la troisième pièce de la soirée, Syndrome amnésique avec fabulations, qui vient clore ce chapitre chorégraphique à la manière d’un conte critique, étrange et hallucinatoire. Ambiance western spaghetti et movida espagnole pour ce quatuor en forme de huis-clos. Les quatre interprètes réalisent à tour de rôle des actions simples : lire le journal, boire une bière, balancer la jambe. Ces actions, Tomeo Vergés les amplifie en les incorporant dans une composition savante qui capte notre attention en même temps qu’elle donne aux différentes scénettes la puissance de l’étrangeté.

Cette dernière partie est aussi la plus riche de sens. Dans un monde masculin (journal, bière, gestes brusques, attitude macho), les interprètes en viennent aux mains, souvent pour des raisons dérisoires. Cette violence est néanmoins toujours contenue, le geste s’arrête avant sa complète exécution. C’est comme si le danseur se rendait compte de la bêtise de ses actes et renonçait à frapper…, avant de recommencer pourtant. Cette pièce raconte notre ancrage dans des valeurs viriles où se côtoient la violence, la veulerie et, il faut le dire, la pure connerie.

Nous retiendrons donc de cette soirée que le travail sur la forme n’est pas une condition suffisante pour aller au bout d’une idée. L’inspiration chorégraphique est un travail patient entre le travail sur le mouvement, la composition chorégraphique et le sens que l’on donne à l’ensemble. Anatomica publica et Trouble du rythme nous donnent l’impression d’assister à des épreuves, à la manière d’un graveur préparant son travail par une estampe préliminaire destinée à rester dans les secrets de son atelier Syndrome amnésique avec fabulations est par contre une pièce où l’on sent la maturité du travail chorégraphique de Tomeo Vergés au service d’un univers éprouvé qui fait mouche.

Quentin Guisgand

Le triptyque Incisions sera présenté à Barcelone au GREC Festival au Mercat de les flors, les 8, 9 et 10 juillet 2015.

TROUBLES DU RYTHME, Direction artistique Tomeo Verges, Dramaturgie Veronique Petit, Lumiere Daniel Levy, Creation sonore Thomas Fernier, Costume Sophie Hampe, creation les 6 et 7 fevrier 2014 au Centre des bords de Marne du Perreux. Avec : Sandrine Maisonneuve et Alvaro Morell  (photo by Patrick Berger)

TROUBLES DU RYTHME, Direction artistique Tomeo Verges, Dramaturgie Veronique Petit, Lumiere Daniel Levy, Creation sonore Thomas Fernier, Costume Sophie Hampe, creation les 6 et 7 fevrier 2014 au Centre des bords de Marne du Perreux.
Avec : Sandrine Maisonneuve et Alvaro Morell
(photo by Patrick Berger)

Visuels : 1- Anatomica publica, photo Axel Perez / 2- TROUBLES DU RYTHME photo Patrick Berger

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