FESTIVAL PUERILIA, CESENA : LES ENFANTS DANS L’EXPERIENCE THEÂTRALE

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Puerilia, Festival à Cesena (IT) / du 1er au 25 mai 2015.

Comment l’art de raconter peut-il résister au regard des enfants ? Ce questionnement est au centre de la 5e édition du festival Puerilia, journées de puériculture théâtrale, qui s’est déroulé dans la petite ville de Cesena, en Italie, du 1er au 25 mai 2015. Depuis cinq ans, Puerilia donne voix à des expériences innovantes et singulières où les enfants sont participants et maîtres du jeu. Le livret de l’édition 2013 le stipulait explicitement : « les adultes qui assistent à la représentation ne doivent pas interférer ou anticiper les réponses des enfants parce que, dans le théâtre, les maîtres, ce sont eux ; ce sont eux que l’on doit écouter. Pendant les jeux de scène, ils nous ouvrent à une connaissance qui suspend la raison pour manifester avec les sens et l’imagination la force originale des mots et des émotions. »

A l’affiche, des spectacles, un laboratoire pour acteurs, des séminaires pour les enseignants, des films, des conférences et une fête finale. Cesena se met en branle pour l’occasion : quelques événements sont programmés dans la belle et antique Biblioteca Malatestiana, d’autres au [NON]Museo, un centre d’art et culture contemporaine pour l’enfance, et surtout, on va au Teatro Comandini, une ancienne école de ferronnerie, qui a évité de justesse la destruction et la transformation de ses fondations en parking, pour devenir, à partir de 1992, l’usine de théâtre de la Societas Raffaello Sanzio, compagnie fondée par Claudia Castellucci, Romeo Castellucci, Chiara Guidi et Paolo Guidi. L’intérieur du théâtre combine de grands espaces vides à de grandes portes vitrées offrant un jeu de lumière et d’obscurité ; tout est sobre ; il y respire comme un air de famille. Carmen Castellucci, costumière parmi ses nombreux talents, fait aussi la cuisine. Le palier, en pierre et en bois, est consumé par des égratignures qui évoquent de vieilles histoires. Une lumière céleste entre par une grande chape au centre du théâtre, ce qui ne manque pas de conférer à ce lieu antique une atmosphère mystérieuse.

L’ensemble du festival s’appuie sur le travail et les influences de sa directrice artistique, Chiara Guidi, qui attribue aux enfants un rôle prépondérant. La démarche consiste à créer avec une relation de confiance avec eux dans un contexte théâtral ; les enfants ne réclament pas l’art mais peuvent se nourrir d’une relation à l’art. L’écoute et l’attention à chaque détail sont fondamentales pour la réussite de ces spectacles, machineries bien huilées dans lesquelles les enfants sont les éléments capitaux. Au théâtre de la Societas Raffaello Sanzio, de leur Amleto à la Tragedia Endogonidia, chaque spectacle comprend un enfant, qu’il soit visible ou non. La présence des enfants dans le théâtre est primordial dans la perspective Chiara Guidi « Le théâtre n’a pas à être connu mais cherché. Pour cette raison, j’ai ponctuellement besoin d’enfants, pour leur capacité immédiate à s’interroger, à toucher pour comprendre, à jouer en s’approchant du langage, de la pensée, de la réalité. »

Elle précise ne pas faire du théâtre “pour” enfants mais « avec » enfants, une recherche qu’elle a entamée il y a une vingtaine d’années. En 1995, elle avait alors lancé une année de Scuola sperimentale di teatro infantile (Ecole expérimentale de Théâtre de Jeunesse). Trois ans durant, un groupe de trente enfants s’est ainsi initié au théâtre par une approche peu traditionnelle, évitant le cours classique d’art dramatique et privilégiant plutôt une immersion complète dans le montage d’une pièce. Cette école avait suscité des réactions animées chez des adultes après la projection d’une vidéo où l’on y voyait le groupe d’enfants occupé à jouer avec un cracheur de feu grimé en dragon, un cheval blanc ou un taureau géant en chair et en os, le tout dans une ambiance féerique où mort et vie se côtoyaient. Cette réaction inquiète fait résonance à la tendance très communément admise de présenter aux enfants un art édulcoré, nettoyé de « ce qui n’est pas fait pour eux ». A distance de plusieurs années, je me demande ce que sont devenus ces enfants. Je regarde le profil facebook de plusieurs d’entre eux sans rien remarquer de spécial. Ils sont souriants comme la plupart des autres utilisateurs. Je me demande quels souvenirs ils ont gardé de ces rencontres.

Toujours en quête de confronter l’enfance et le monde théâtral, Chiara Guidi explore des voies nouvelles ; dernièrement, elle a, par exemple, développé sa « méthode errante ». L’idée d’errance présente à ses yeux l’intérêt d’embrasser les concepts d’erreur et de marche aléatoire (sans sous-entendre l’absence de perspective précise). Par l’utilisation de ces termes quasiment antagonistes, elle entend aussi souligner la volonté d’unir des contraires ce qui, selon elle, est un processus récurrent dans les fables. Le matériau de la méthode errante est un public d’enfants, non encadré par les adultes, qui donne la direction de travail. Tout d’abord, parce qu’il constitue, pour les comédiens, une école de récitation : les regards et l’attention des enfants imposent un jeu juste. Chaque acteur est contraint de se poser une question concernant la relation avec les enfants présents. Ensuite parce que se pose la question de comprendre quelles idées peuvent résister face à des enfants qui sont éventuellement indisciplinés, capables de mettre en crise le rythme, le texte et la pièce dans son ensemble.

Cette confrontation avec les enfants exige un travail préliminaire de mise en scène réfléchi. Il faut anticiper l’atmosphère, disposer les accessoires, les lumières, organiser des espaces pleins, d’autres vides et imaginer les relations entre les différentes parties qui permettront aux enfants d’intégrer la pièce. Chiara Guidi parle souvent de cette phase comme de l’acte de dresser la table, comme la préparation d’un rituel… S’il arrive malgré tout que les formes choisies ne transportent pas ne serait-ce qu’un enfant, tout doit être fait pour l’insérer dans la composition. La méthode errante permet, de cette manière, d’inverser la dynamique didactique : aller de ce qu’on connaît à ce qu’on ne connaît pas.

Cette année, l’édition du festival Puerilia s’est ouvert avec « La terra dei lombrichi. Una tragedia per bambini » (La terre des lombrics. Une tragédie pour enfants) s’inspirant de l’Alceste d’Euripide. Chaque matin, les enfants étaient accueillis par Chiara Guidi et deux comédiennes vêtues de noir qui les amenaient, par groupes, à l’intérieur du théâtre tandis que leurs enseignants étaient, pour un temps, laissés à l’extérieur. La pièce débutait lorsque les enfants arrivaient dans une salle appelée foyer où des couturiers les invitaient à travailler à la lacération d’étoffes blanches. Lorsque les enseignants étaient finalement autorisés à assister au spectacle, les enfants étaient déjà absorbés par leur tâche. Des êtres fantastiques à tête de glace les entrainaient ensuite dans une salle où, pendant une heure, les enfants se retrouvaient face à une incarnation de la Mort. A ce stade, les comédiens ajustaient leur jeu pour réguler la tension, ce qui permettait, malgré quelques frissons, d’éviter toute crispation ; les enfants devançaient même, par leurs interventions, les répliques des comédiens. A la fin de la représentation, une fillette assura s’être sentie en confiance, une autre chuchota, en présence de la Mort, « ce type-là est très très prétentieux. »

Le festival avait aussi programmé Buchettino, une vieille version italienne du Petit Poucet de Charles Perrault. Ce spectacle, tout comme le précédent s’adressait à des enfants de plus de six ans. En ce qui concernent les plus jeunes, le programme du festival proposaient aussi Con la bambola in tasca (Avec la poupée dans la poche) du Teatro delle Briciole/Solares Fondazione delle arti. Dans cette pièce aussi la participation des enfants était très importante : la protagoniste Vassilissa était choisie à chaque représentation dans le public d’enfants.

Camilla Pizzichillo,
à Cesena, mai 2015

Photos re¦üpe¦ütitions La terra dei lombrichi 3

Lombrichi3_ph Simona Barducci

Conlabambolaintasca_b´Çón

Visuels : 1- Buchettino de Chiara Guidi ®SRS / 2- Photo repétitions La terra dei lombrichi / 3- Lombrichi photo Simona Barducci / Con la bambola in tasca / Copyright festival Puerilia – Societas Raffaello Sanzio

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