KADER ATTIA : REAPPROPRIATIONS

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Correspondance à Genève.
Kader Attia / Musée Cantonal des Beaux Arts, Lausanne / http://www.mcba.ch / Jusqu’au 30 août 2015.

Le Musée cantonal des Beaux Arts de Lausanne consacre une vaste exposition à Kader Attia. À voir jusqu’au 30 août 2015.

Les œuvres de Kader Attia traitent des relations entre l’Europe et l’Afrique principalement et sont comme des formes vouées à réparer les blessures de l’histoire récente de la colonisation. Le processus passe par une reconnaissance des faits, facilitée par la mise à disposition d’une riche documentation. Les thématiques sont abordées par le biais architectural, médiatique, géographique, corporel et culturel.

La vaste exposition que le Musée des Beaux Arts de Lausanne consacre à l’artiste s’ouvre sur Inspiration / Conversation, un agencement composé de deux écrans sur chacun desquels une personne non-blanche souffle dans une bouteille en pet. L’objet utilitaire du quotidien détourné en instrument amplifie les respirations et un son puissant se propage dans les salles avoisinantes comme un cri qui unit sonorité et sens.

Les séries déclinées à partir des « gueules cassées », des photographies de soldats français terriblement défigurés et « réparés » avec les moyens médicaux du bord, sont sans doute celles où le discours de l’artiste atteint le maximum d’impact. Culture, Another Nature Repaired de 2014 comprend cinq ou six bustes surdimensionnés, taillés dans des troncs, présentés en surplomb des visiteurs, sur des socles en métal. Les arbres ont été choisis parce qu’ils ont poussé entre 1914 et 1918. L’artiste les a confié à des artisans traditionnels africains de Bamako (Mali), Brazzaville (Congo) et Dakar (Sénégal) afin qu’il les sculptent à l’image des photographies de « gueules cassées ». Les objets font aussi penser aux sculptures réalisées à la hache et à la tronçonneuse par Georges Baselitz et se situent ainsi dans un faisceau de références eurafricaines, entre les codes muséaux et ceux de l’exotisme.

Kader Attia a également traité le motif des « gueules cassées » dans du marbre de Carrare, le matériau par excellence de la statuaire occidentale. Les sculptures sont montrées en relation avec divers objets, dont des masques africains choisis pour les fêlures qu’ils présentent, également réparées de manière grossière. La juxtaposition des cicatrices questionne le regard que l’on porte sur l’autre et sur sa supposée différence.
Aesinos ! Aesinos ! comprend 47 modèles diversifiés de mégaphones muets présentés sur des portes fendues en deux, érigées en forme de A (comme la première lettre du mot assassin ?). 137 portes au total, soit bien plus que de mégaphones, composent cette forêt d’objets rangés comme une armée « sans voix ». La force du dispositif provient de l’absence de son et le curieux silence de l’œuvre, que l’on imaginerait bruyante, induit une attente de quelque chose qui ne vient pas. La sensation d’oppression est augmentée par l’espace étroit laissé au visiteur pour poursuivre son parcours qui le contraint à raser les murs.

The Culture of Fear : An Invention of Evil consiste en vingt tours en métal dotées d’étagères qui s’élancent au plafond. Sur ces structures monumentales sont exposés des journaux datant du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Leurs illustrations représentent le plus souvent un homme non blanc sur le point de commettre un acte de violence envers un blanc, ou plus souvent une femme blanche. Le processus de représenter comme un monstre l’ « homme supposé non civilisé » s’est encore intensifié après le 11 septembre 2011 et a été, comme lors de la propagande pro-coloniale, abondamment relayée par l’industrie de la presse. L’agencement massif est complété par deux séries de portraits peints fixés sur les murs latéraux qui, malgré l’intérêt qu’ils présentent, participent à l’impression de saturation ressentie.

La question d’une sur occupation de l’espace se pose d’ailleurs dans d’autres salles de l’exposition comme celle où Oil and Sugar au mur ne dialogue pas vraiment avec Untitled (Couscous) au sol, ceci malgré la cohésion entre le fond et la forme de chacune des deux œuvres. La première montre sur un écran une architecture cubique et blanche, réalisée de morceaux de sucres, qui s’effondre sous l’effet d’une coulée de pétrole. Le cube blanc est à la fois une référence au « white cube », l’emblème de l’architecture moderniste et de la construction cuboïde de la Kaaba vers laquelle se dirige la prière de la Mecque. Les matériaux utilisés symbolisent les échanges économiques et soulignent les liens entre architecture, religion, économie et champ artistique. La deuxième, Untitled (Couscous) au sol montre une vue aérienne de la ville de Ghardaïa sous la forme d’une maquette en couscous. Lorsque l’on sait que Le Corbusier séjourna dans la ville du Magreb cinq semaines en 1933, on prend conscience de la dette contractée par le célèbre architecte moderniste envers certaines architectures traditionnelles d’Afrique du Nord.

Le mythe moderniste est également pris à parti avec la série Mirrors, moins probante, composée de toiles brutes qui présentent des entailles recousues, comme si les sutures réparaient les gestes incisifs de Lucio Fontana.

Métaphore on ne peut plus éloquente sur la migration des formes et des cultures et sur les inlassables réparations de la nature face aux défaillances produites par l’humain, Mimesis As Resistance apporte la touche finale. Un film présente sur un petit écran un oiseau-lyre australien qui chante avec la particularité de reproduire tous les sons, y compris ceux d’une scie ou d’une alarme, imitant pour se camoufler, mais aussi pour s’approprier les sons des hommes venus détruire son habitat.

Josiane Guilloud-Cavat,
à Genève

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Visuels : 1- Kader Attia, Asesinos ! Asesinos!, 2014. Installation, 134 doors and 47 megaphones. Courtesy the artist and Lehmann Maupin. Photo: Elisabeth Bernstein / 2- Kader Attia, Oil and Sugar, 2007 Vidéo, couleur, avec son, 4min.30 – Institute of Contemporary Art/Boston, don de James et Audrey Foster / 3- Kader Attia au milieu de Culture, Another Nature Repaired – Photo DR.

rtiste, Galerie Nagel Draxler, Galerie Krinzinger, et Galleria Continua, avec le soutien de Doual’art, Cameroun

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