DAVID CLAERBOUT : LE TEMPS DES OMBRES…

David Claerbout, Long Goodbye, 2007

Correspondance à Genève.
David Claerbout – Rétrospective au MAMCO, Genève – Jusqu’au 13 septembre 2015.

Une rétrospective d’œuvres de David Claerbout montre au Mamco à Genève onze films et une série de dessins sur tout le deuxième étage du musée. À voir jusqu’au 13 septembre.

La nuit
Le visiteur pénètre à l’aveuglette une alcôve (Alcova) plongée dans l’obscurité les yeux grands ouverts sur une nuit d’encre. La matière noire à force d’être scrutée livre progressivement de faibles lueurs, puis des formes. Alors que l’œil et le corps s’habituent à l’opacité enveloppante, une ligne d’horizon se révèle, puis sur le fond du ciel à peine plus pâle se profilent des silhouettes de bâtisses sombres. Le titre Venice LightBoxes sur le cartel à l’entrée suggère qu’il s’agit de Venise la nuit, après l’extinction des éclairages publics, à l’heure ou seuls les chats flânent encore. Les images s’affirment jusqu’à mettre en doute le noir initial. Faire l’expérience de sortir puis de re-rentrer dans l’alcôve vaut la peine : les « noctural landscape » une fois perçues persistent.

Les ombres
Un écran d’abord visible partiellement par l’encadrement d’une porte apparaît dans sa monumentalité une fois le sas franchit. Prendre du recul permet à une image de se former# : une vue plongeante sur un intérieur obturé par une double porte vitrée, au sol les ombres des marches et de la rampe d’escalier dessinent des figures abstraites. La scène immobile, d’une étrange planéité, est mise en mouvement lorsqu’à intervalles réguliers des passants tentent en vain de pousser les battants en verre des deux portes vérouillées. Leurs corps restent hors du bâtiments alors que leurs ombres y pénètrent tels des spêctres indifférents aux obstacles. Le bruit de leur pas et des portes qui résistent rythment la séquence.

Comme le souligne Thierry Davila dans la monographie qu’il consacre à David Claerbout à l’occasion de l’exposition Performed Pictures, les ombres ne sont pas dans la démarche de l’artiste des entités mineures ou la diminution des objets qui les projettent. « Au contraire, chez lui, la plasticité de l’ombre est célébrée ».

Le temps
Dans la Chapelle Siouxtine on voit King, le dernier film réalisé par David Claerbout, en niveaux de gris également. Un plan unique montre une image d’archive d’Elvis Presley datant de 1956 modelisée. Vêtu d’un short noir, torse nu, Le King se tient debout dans un salon ordinaire, une bouteille de Pepsi à la main, entouré de ses amis et famille. L’oeil caméra dans un mouvement lent se rapproche jusqu’à ce que sa texture-peau devienne une matière grise floue et mouvante, prise dans une « conjonction de mouvement et d’immobilité ». Un zoom arrière rétablit très lentement l’intégralité de la scène où les personnages toujours immobiles posent immuables. Elvis est souriant, les pieds nus posé sur une texture-moquette qui, dans un mouvement imperceptible, semble prête à l’assimilé à sa structure. King se situe dans un « éternel présent », un « temps statique » qui forme l’« ossature de l’image ».

La rétrospective Performed Pictures contient encore neuf autres objets visuels. Les projections mettent à l’épreuve la perception, repoussent les limites du visible et de l’invisible, de la clarté et de l’obscurité, du mouvement et de l’immobilité. Les films n’ont ni début ni fin sans être des boucles pourtant et permettent une déambulation entre les salles, hors du cadre stricte et frontal d’une salle de cinéma. La mise en espace est un élément essentiel et le lieu est aussi important que l’écran. Au Mamco, l’accrochage remarquable joue justement sur les salles en enfilades et sur le volume des lieux. Les portions d’écrans apperçus à travers les encadrements de portes, comme celui où la femme de Long Good Bye semble faire des signes de loin au visiteur, structurent la circulation et lient les séquences entre elles.

Le travail de David Claerbout comporte aussi une dimension politique puisqu’en désamorçant les dictats du spectaculaire, il se place hors des clichés de l’industrie culturelle. Les zones de résistance et d’indétermination qu’il créer peuvent être perçues comme des « seuils sensoriels où se trament les grandes métamorphoses que seuls des individus comme les artistes et les enfants sont capables de pointer#».

Josiane Guilloud-Cavat

David Claerbout, Performed Pictures / Jusqu’au 13 septembre 2015 / Mamco, Genève / http://www.mamco.ch / http://www.davidclaerbout.com

David Claerbout, KING, 2015

Visuels : 1- David Claerbout, Long Goodbye, 2007 (image extraite du film) Court. MAC—Communauté française / 2- David Claerbout, KING, 2015 (image extraite du film) (d’après une photographie d’un jeune homme nommé Elvis Presley prise en 1956 par Alfred Wertheimer).

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