« WORLD GOES POP » : LA TATE AUSSI TENTE DE REDEFINIR LE POP ART

image (1)

« World Goes Pop », Tate Modern, London : Interview de la co-curatrice Flavia Frigeri par Raja El Fani.

À chacun son point de vue : dans la ligne de l’exposition américaine International Pop commencée en Avril, Londres présente à la rentrée son propre projet sur le Pop Art à la Tate, World Goes Pop. Une nouvelle définition se fait jour pour rattraper les erreurs et les omissions d’une ligne culturelle désormais dépassée où l’art américain apparaît toujours dominant.

World Goes Pop commence le 16 Septembre sans Warhol ni aucune des icônes auxquelles le public est habitué, un véritable défi qui promet des surprises. Les œuvres viennent du Japon, du Brésil, de Roumanie, autant de pays et d’artistes (65 en tout) qui ont leur part dans le boom mondial du Pop Art et viennent s’ajouter à l’histoire jusqu’ici incomplète du mouvement.

L’exposition est signée Jessica Morgan et Flavia Frigeri, deux curatrices qui ont voulu par la même occasion honorer les artistes femmes que le Pop Art officiel a éclipsées.

Flavia Frigeri, Romaine basée à Londres, a répondu à mes questions.

Inferno : Le projet «World Goes Pop» de la Tate est né il y a cinq ans, parallèlement à l’exposition similaire «International Pop» commencée en Avril au Walker Museum aux États-Unis. Tu es allée voir l’exposition américaine?
Flavia Frigeri : Oui je l’ai vue, j’y suis allée après l’inauguration.

L’exposition de la Tate a des artistes en plus et en moins par rapport à l’exposition américaine.
Oui nous avons ajouté d’autres artistes, des femmes surtout, comme le groupe d’artistes espagnoles: Isabel Oliver, Angel Garcia, Mari Chordà, Eulalia Grau, et beaucoup d’autres.

Les artistes italiens ne sont plus que deux, Pascali et Pistoletto qui étaient inclus dans la liste américaine ne seront pas exposés à la Tate.
Les Italiens de notre liste sont Schifano et Sergio Lombardo.

Quelle a été votre démarche pour réaliser cette exposition ?
On est parti du principe que le Pop Art n’était pas seulement un mouvement anglo-américain ni, comme il est habituellement perçu, un langage venu des médias mais un langage essentiellement politique dans la plupart des autres régions du monde. C’est là la grande différence entre l’exposition de la Tate et l’exposition américaine. On a ensuite cherché à faire dialoguer les œuvres des différents pays, contrairement à l’approche américaine qui a recensé séparément le Pop Art argentin, brésilien, italien, etc. On a classé les œuvres en suivant des thématiques centrales qui sont: l’émancipation féminine, la révolte, la politique, la société de consommation.

Dans quelle salle sont placés les Italiens ?
Lombardo est dans la grande salle dédiée à la révolte avec le Slovaque Jankovič, la Française vivant aux États-Unis Nicola L et le Brésilien Claudio Tozzi. Dans la même salle, mais plus loin, Schifano est avec Fromanger.

Comment se développe le parcours de l’exposition ?
Il y a une salle introductive et, entre les salles de groupes, trois salles dédiées chacune à un seul artiste : l’Espagnole Eulàlia Grau, l’Anglais Colin Self et, juste après la salle politique, le Roumain Cornel Brudašcu. Il y a ensuite la salle dédiée à l’impact des médias sur la vie domestique, les changements à l’intérieur du noyau familial, et enfin la salle dédiée au rapport des femmes artistes avec leur corps.

Pourquoi ne pas avoir intégré l’italienne Giosetta Fioroni considérée comme artiste Pop ?
Elle n’est pas dans la liste parce que notre exposition se concentre sur le Pop dur, Giosetta Fioroni fait un Pop plus lyrique et poétique. Le Pop Art est un terrain très vaste, on ne s’est intéressé qu’à un seul de ses aspects. On espère bien sûr qu’il y aura d’autres expositions qui viendront compléter la recherche.

Pour sélectionner les artistes, est-ce que vous avez procédé par exclusion comme les curateurs de l’exposition américaine ?
Le problème du Pop Art international c’est que beaucoup d’artistes ne se considèrent pas Pop, donc on a évité de se poser la question: qui est Pop et qui ne l’est pas. On s’est plutôt penché sur des réalités inconnues au grand public.

Vous vous êtes particulièrement intéressées à des pays avec une histoire mouvementée comme l’Amérique Latine et les pays de l’Est.
Oui, certains artistes ont travaillé sous la dictature au Brésil, sous le Communisme en Pologne et en Slovaquie, sous le Franquisme en Espagne etc. ce qui a créé un résultat artistique différent des œuvres américaines de la même période. Les œuvres des Américains étaient souvent mitigées entre conflit et appartenance à la société de consommation, alors que les artistes de ces autres régions étaient visiblement plus critiques, et leurs œuvres bien plus radicales.

Cette exposition conteste l’exposition américaine ou cherche à en élargir les horizons ?
Ce sont des projets très différents. L’exposition du Walker a cherché à élargir le mouvement Pop mais toujours à partir des artistes américains, nous on n’a pas inclus les grands artistes américains. Ni Warhol ni Lichtenstein n’y figurent, on ne s’est intéressé qu’à des «nouveaux» artistes (nouveaux sur le plan international), je dirais qu’on a bien progressé ! L’intérêt est de donner une opportunité à des artistes encore inconnus.

Quelle est ta définition du Pop Art après cette exposition ?
Le Pop Art est un des premiers mouvements globaux qui s’est rapporté au quotidien dans des contextes différents, c’est un langage très ouvert.

La redéfinition du Pop Art est encore en cours.
Oui et j’espère que ce n’est que le début.

Avez-vous procédé à un repérage des œuvres pays par pays, vous êtes-vous déplacées personnellement toi et la curatrice Jessica Morgan ?
Vu que ce sont des artistes qu’on ne trouve généralement pas sur Google et souvent engagés sur d’autres fronts professionnels, on a beaucoup voyagé du Japon au Pérou en suivant les indications de nos collaborateurs qui ont contribué à l’écriture du catalogue.

Comment êtes-vous rentrées en contact avec les artistes ou les prêteurs ?
À travers les musées locaux et d’un bon réseau de contacts. Pour l’Italie, je me suis personnellement occupée de Schifano, je suis en train d’écrire une thèse de doctorat sur lui donc j’étais déjà en contact avec sa femme [veuve], avec la Fondation Marconi, ils ont été particulièrement gentils. Par contre en ce qui concerne Lombardo, on a été contacté, on nous a signalé des œuvres présentes à Londres chez un collectionneur.

Les œuvres des artistes français viennent toutes de Paris ?
Oui, on a rencontré plusieurs fois les artistes à Paris qui nous ont ouvert leurs archives. On a donc pu repérer assez facilement les propriétaires des œuvres qui nous intéressaient.

Penses-tu que cette exposition changera quelque chose, que ce soit d’un point de vue commercial ou culturel ?
J’imagine qu’il y aura une réévaluation au niveau du marché. D’un point de vue culturel, j’espère que cette exposition, qui nous a particulièrement enthousiasmé pour son originalité et sa nouveauté, convaincra d’autres personnes que la recherche sur le Pop Art n’est pas encore complète.

Pourquoi tu as choisi de te spécialiser dans cette période historique ?
J’ai fait un Master à l’université de Chicago où un des séminaires que je suivais était sur Jasper Johns, on nous demandait de mentionner des artistes similaires d’autres pays. J’ai eu ensuite l’idée d’écrire sur Franco Angeli et à partir de là j’ai commencé à m’intéresser au groupe romain la Scuola di Piazza del Popolo.

En tant que Romaine, comment tu résous théoriquement le problème de télescopage entre le groupe Romain et l’Arte Povera ?
Les deux ont beaucoup d’affinités, c’est ce que j’essaie d’explorer dans ma thèse que je discuterai l’an prochain, bien que la Scuola di Piazza del Popolo – c’est maintenant certifié – soit précédente à l’Arte Povera.

Donc des deux quel est le mouvement que tu considères comme étant le Pop Art italien ?
À mon avis, la Scuola di Piazza del Popolo. L’Arte Povera est à apparenter au Minimalisme, c’est déjà une autre orientation. L’important c’est qu’on ne les considère pas comme des mouvements fermés: Pistoletto et Pascali ont été des traits-d’union entre la Scuola di Piazza del Popolo et L’Arte Povera. Le problème entre ces deux mouvements se pose en dehors de l’Italie, parce que l’Arte Povera est connue et pas la Scuola di Piazza del Popolo.

Donc c’est en partie à toi qu’on devra la reconnaissance internationale de la Scuola di Piazza del Popolo, grâce à l’exposition de la Tate. La curatrice Jessica Morgan s’est fiée à ton point de vue en ce qui concerne le Pop Art italien ?
Oui mais je n’ai pas eu à la convaincre, j’ai eu de la chance, on était sur la même longueur d’onde.

Tu ne crains pas que cette exposition suscite une polémique ?
Non, pour l’instant les réactions sont encourageantes.

Quelle est la cause de ce changement de ligne culturelle aux États-Unis et à Londres ?
C’est très simple: certains musées comme la Tate commencent à collectionner des œuvres d’autres régions du monde.

Est-ce que ça laisse prévoir que la Tate fera des acquisitions parmi les œuvres présentées dans cette exposition ?
On verra après l’exposition !

Propos recueillis par Raja El Fani

« World Goes pop », Tate Modern, 17 September 2015–24 January 2016.

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN