BIENNALE DE VERN : IL FAUT IMAGINER SISYPHE HEUREUX

A.touchot

Entretien : Isabelle Henrion, Biennale de Vern-sur-Seiche / 5-09-2015 – 14-10-2015.

Du 5 septembre au 14 octobre 2015, la Biennale d’art contemporain de Vern-sur-Seiche accueille le travail de huit artistes : Estelle Chrétien, Jacob Dahlgren, Jérémy Laffon, Vincent Mauger, Benoît Pype, Letizia Romanini, Stéphane Thidet et Anaïs Touchot. La commissaire d’exposition, Isabelle Henrion, nous présente son projet pour Vern Volume.

Inferno : Comment as-tu conçu cette vingtième édition de la Biennale ?
Isabelle Henrion : Le projet a été réfléchi autour de la thématique de cette saison culturelle de Vern-sur-Seiche, la folie. Associer l’art et la folie peut très vite dériver vers le cliché de l’artiste fou et incompris. Je me suis donc concentrée sur le statut de l’artiste et j’ai proposé, un projet qui démontait complètement ces préjugés. Les artistes exposés ne sont pas habités d’une vraie folie mais usent de stratégies qui court-circuitent les préceptes du capitalisme, à savoir la productivité et le rendement à tout prix. Il n’y a pas plus fou que la croissance à l’infini !
J’ai mis trois gestes artistiques au centre du projet : l’accumulation, la répétition et le détournement. Une trame d’exposition trainait dans un fond de tiroir et rassemblait des processus de création performatifs pouvant paraître obsessionnels puisqu’ils impliquaient un corps à corps de l’artiste avec son œuvre. J’ai donc réutilisé ces notes pour élaborer la proposition de la Biennale de Vern, à travers des actions de création très longues, qui mettent en avant le labeur et l’épuisement.

Comment as-tu choisi les artistes invités ?
Cette biennale était évidemment, l’occasion de me faire plaisir artistiquement. Je connaissais, soit les artistes, soit leurs pièces. Certains d’entre eux se sont greffés au projet initial de manière évidente. La sélection s’est vraiment faite par coups de cœur.

Cette biennale se distingue par un parcours dans la ville de Vern – sur – Seiche. La majeure partie des œuvres sont visibles à l’intérieur du Volume. Peux-tu nous présenter l’une des réalisations exposées à l’extérieur ?
Deux pièces sont réellement dans l’espace public et la troisième se trouve sur le parvis du Volume. Elle fait la transition entre l’intérieur et l’extérieur. Il s’agit de Ficelle agricole bleue, d’Estelle Chrétien, un ouvrage au crochet, qui vient recouvrir et sublimer un round baller. Elle l’a réalisé avec la ficelle plastifiée utilisée pour cercler les bottes de paille. La taille de l’ouvrage s’étend environ sur huit kilomètres de ficelle et il aura fallu à l’artiste, un mois de réalisation d’une grande discipline. Une vraie réflexion s’engage sur le geste de travail dans ses différentes appréciations : manuel et mécanique, loisir ou labeur, d’intérieur et d’extérieur. Estelle est une artiste, qui apprend un nouveau savoir-faire ou de nouvelles techniques artisanales pour chaque projet.

Lorsque l’on rentre dans le Volume qu’elle est la première chose que l’on voit ?
C’est l’énorme Terril de Stéphane Thidet. Deux tonnes de confettis noirs sont accumulées au sol sur deux mètres cinquante de haut. La masse rend méconnaissable la matière, ce qui rend l’œuvre très intriguante. Stéphane Thidet utilise un vocabulaire du quotidien mais fait basculer l’ambiance. Il créé de véritables situations. La lumière naturelle latérale permet de sculpter le relief du tas et fait ressortir des aspérités, formées par la seule force de poussée des confettis, versés au fur et à mesure sur le sommet du monticule. L’objet léger et festif devient tout à coup inquiétant, lourd et inerte. Posté devant ce tas nous pouvons aisément nous imaginer les cendres d’une fête, l’œuvre contient une narration sous-jacente.

Chacune des œuvres de cette exposition produit-elle un effet narratif similaire ?
Les processus de travail ne sont pas exposés, mais suggérés. La plupart des œuvres interpellent le spectateur sur le récit de la création et sur le temps de réalisation ; comme Jérémy Laffon avec son parquet de 10 000 chewing-gums. Chez Stéphane Thidet, c’est différent, c’est un moment de fiction qui se créé.
Une autre pièce qui fonctionne sur le principe de récits et d’histoires, est celle d’Anaïs Touchot, Ça sentait la poiscaille. Elle a installé une cabane sur la place de la Poste de Vern, construite à partir de bois et de matériaux récupérés. L’objectif de l’artiste était d’utiliser 127 bouts de cabanes différentes. Ils font référence à l’une des rencontres de l’artiste faite au Canada, avec un homme qui construisait une maison avec 127 bouts d’autres maisons. Elle avait envie de lui rendre hommage à travers cette pièce. Pendant plusieurs mois les morceaux ont été récoltés, ils portent tous une histoire. Sa cabane est aussi la réunification des débris d’anciennes œuvres (Help me Hit me, Si j’étais démolisseur…). Ça sentait la poiscaille fait écho aux pêcheurs canadiens qui faisaient glisser leur cabane sur les lacs gelés pour pouvoir pêcher, à l’abri du froid.
Cette accumulation de bouts de bois est avant tout une accumulation d’histoires de vies. L’artiste s’intéresse depuis longtemps à cette notion d’abris, d’actions, d’habitats et de protection. Le motif de la cabane évoque beaucoup d’univers : la cabane de jardin, le refuge solitaire, la cabane de l’enfance et des confidences, le cabanon de bidonville, etc. Tous ces lieux différents partagent une chose, ils sont en marge d’une certaine règlementation.

Et pourtant, cette construction est devenue un élément d’architecture fédérateur dans la ville de Vern.
Tout à fait. Pendant les deux semaines de montage, les habitants intrigués sont venus parler avec l’artiste. Elle a créé du lien social. Au moment de l’exposition, la cabane est ouverte, les gens peuvent se l’approprier. Cette dimension d’interaction est très importante pour Anaïs Touchot. L’intérieur est peint en blanc, il s’offre comme une toile vierge qui peut accueillir de nouvelles histoires. Sa pratique se situe à la lisière de la sculpture d’art contemporain et du bricolage. C’est d’ailleurs lorsque l’on bricole avec quelqu’un que l’on apprend vraiment à le connaître !

Il existe une autre récurrence, commune aux réalisations de l’exposition, la notion d’échelle.
Un jeu d’échelle est mis en place entre le minuscule et le gigantesque. Les détails insignifiants, par leur accumulation, sont emmenés aux confins du spectaculaire, constamment déjoués par la trivialité des objets utilisés.
À partir d’un geste simple de collecte de restes de matière, Benoît Pype propose, La Fabrique du résiduel. Il met en valeur les caractéristiques formelles de chaque résidu en leur confectionnant des socles miniatures, sur mesure. C’est une sorte de consécration. Il rend visible le délaissé, mais qui re-disparaît aussitôt dans la masse des « œuvres » rassemblées. C’est une réflexion sur le geste artistique et la conduite des jeunes artistes contemporains.

Propos recueillis par Léo Bioret

B.Pype S.Thidet

1- Anaïs Touchot, ça sentait la poiscaille, 2015 / 2-Benoît Pype, La Fabrique du résiduel, 2012 – Stéphane Thidet, Sans titre, (Le Terril), 2008 / photos Guillaume Ayer

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