ENTRETIEN : JULIEN BOUFFIER, VOYAGE A L’INTERIEUR

05

ENTRETIEN : Julien Bouffier, autour de « L’Art du Théâtre ».

La dernière création de la compagnie montpellieraine Adesso e Sempre part de l’étonnant texte L’Art du théâtre de Pascal Rambert. Brûlot imbuvable, manifeste génial, verbiage sublime expliquant l’acteur dramatique, Julien Bouffier le met en scène avec deux performeurs : Alex Selmane (acteur-musicien) et Alex Jacob (musicien-acteur). Ce spectacle intime et refléchissant -dans les deux sens- jouera au moins à Nîmes, Vitry-sur-Seine et Béziers. Entretien sur le texte, l’image, la pensée et le poème.

Inferno : Comment est né le projet ?
Julien Bouffier : C’est un texte qui est depuis longtemps dans ma bibliothèque. Comme beaucoup de texte de Rambert, qui est un auteur que j’aime, que je suis et dont j’ai monté Le Début de l’A.
On erre dans une bibliothèque. J’aime beaucoup acheter des livres et il y en a beaucoup que je n’ai pas lus. Il y a eu cette évidence qu’il fallait -que c’était le moment- pour monter ce texte-là sur ce faux-vrai manifeste que Rambert écrit au moment où il entre à la direction du CDN de Gennevilliers. Il y a une grande ironie et en même temps il dit et dénonce des choses. Le texte sort après son aventure calamiteuse à Avignon avec After Before où l’accueil public et pro est extrêmement violent. Il y a des blessures assez profondes et c’est le point de départ de l’écriture de L’Art du Théâtre.
Je ne me suis jamais fait lyncher médiatiquement mais parfois, comme tout un chacun j’imagine, je sentais du désintérêt pour mon travail. De l’indifférence. La grande indifférence est dangereuse parce que ça fait que les gens ne viennent plus voir ton travail, alors que toi tu essaies de faire de nouvelles choses. Il me semblait qu’il y avait plein de choses sur lesquelles je me retrouvais. Et puis il évoque la question du texte au dessus de tout, j’aimais bien cette petite pique pour le Théâtre qu’il défend, même si le texte est fait de telle manière -si adroitement- qu’on n’arrive pas à nommer ce que Rambert adore, déteste, pense faire, rejette… Mais malgré tout on voit des orientations.

Vous sortez de projets techniquement assez lourds. C’est un projet plus léger.
J’avais envie aussi de faire une petite forme, de m’appuyer sur un texte, même si celui-ci est particulier puisqu’il est écrit en paragraphes et qu’il n’est pas distribué. La forme théâtrale est très libre, c’est une chose extrêmement importante pour moi.« Il ou elle, peu importe, s’adresse à son chien cocker. » Voilà toutes les indications.
J’avais envie de quelque chose de très resserré, qu’on pourrait emmener partout. Je pressentais aussi que dans ce texte, L’Art du théâtre est une parabole d’autre chose : d’une manière de vivre, d’être ensemble, de générosité, de sociabilité, de comment on se regarde les uns les autres et que du coup on pouvais le faire pour des gens qui n’ont pas forcement conscience du monde du spectacle.
Ensuite il y a eu la volonté de le faire avec Alex Selmane. Si je le monte c’est avec lui. La question ne s’est pas posée, c’était évident. Et puis ensuite, la volonté qu’il y ait Alex Jacob, parce que j’avais envie de travailler avec lui. Il me semblait que là, en regard d’Alex Selmane, il pouvait y avoir quelque chose d’intéressant, de physique, de ses deux personnes habitées.

C’est une sorte de manifeste théâtral de poche, à mettre dans sa poche…
Il y avait la volonté de ça, tout le travail scénographique est lié à ça. On l’a crée à La Loge, dans un tout petit espace et ça a influencé beaucoup le spectacle. On était vraiment dans une cave, dans un caveau, dans une grotte. Alors qu’au théâtre d’O c’est une forme plus théâtrale, plus ouverte et du coup ça le déploie.

Contrairement à cette fois-ci, vos projet sont toujours très féconds : il y a un texte, des actions, du décors, de la vidéo…
Ça c’est ma façon de faire. J’ai besoin de ces stimulis pour rester accroché, en tant que spectateur. J’ai besoin qu’on me confronte à mon regard de spectateur, à mon imaginaire. Je donne des signes et en même temps je ne conduis pas, je laisse le spectateur faire son chemin à l’intérieur. Devant une grande terre inconnue, quand il y a une grande langue devant moi, je suis perdu, je ne sais pas ce que je fais. Du coup, j’ai besoin de donner plein de pistes au spectateur et lui dire : maintenant tu fais ton chemin.
Dans cette forme-là, je l’ai joué à l’économie, resserré autour de ce couple sur le plateau, sur une petite scène, sur un plateau de théâtre.

Là, il y a un texte !
Je l’ai toujours eu, ce rapport au texte : je viens du texte, je viens de la rêverie des metteurs en scène des années 80 de comment réinventer les classiques. Avoir une grande liberté d’imaginaire, monter un vieux texte veut dire le réinventer. Puis j’ai rencontré l’écriture contemporaine. Répéter des histoires qu’on nous a déjà racontées, est-ce bien nécessaire ? Est-ce que ce n’est pas un truc de nombril de faire mieux que le précédent ? Tout cela est assez vain.
Par rapport au travail d’atelier, notamment avec des lycéens, je me sentais complètement perdu sans texte. Ensuite, on pouvait s’en écarter.
Je m’éloigne de ça. L’expérience des notre projet Les Témoins où on a travaillé à partir de la masse de l’actualité, à partir d’improvisations, de bouts d’articles.
L’autre geste qui suit, Le Mépris, par un fait de circonstance qui fait que je n’ai pas les droits de Moravia, j’écris et pour la première fois je signe un texte. On commence les répétitions avec un texte qui est au dessus de moi. Il y a des fenêtres qui s’ouvraient.
De plus en plus dans les ateliers, j’ai envie de bosser à partir d’autre chose, le texte n’est pas forcement à l’issue du projet.
Et bizarrement, L’Art du théâtre, ce qui me séduit, qui m’intéresse, c’est comment Alex Selmane va créer une musique, ce que dit le texte. Et qu’en même temps, ce qui est intéressant, c’est que le texte de Rambert, je le fais regarder Lorenzaccio de Musset que j’explose complètement. Pour les répétitions, j’avais sélectionné des extraits, parce que je veux monter Lorenzaccio et que je confronte ce petit texte, ce petite monolithe, avec un texte d’une dramaturgie complètement explosée qu’est Lorenzaccio.

Vous avez été le directeur artistique du festival Hybrides qui a présenté sur Montpellier beaucoup des défenseurs du théâtre d’image, de la performance, des arts hybrides. Est ce que ce spectacle du texte est issu de toutes les rencontres que vous avez faites ?
On va dire quand même que c’est un des spectacles qui est le plus loin du festival. Je ne l’entends pas comme du théâtre documentaire même si on pourrait se dire qu’il y a une parole à la première personne qui dresse un état des lieux d’aujourd’hui. Là, j’avais envie de prendre un peu de distance, qu’on soit moins dans un réel concret, dans un réel discernable, reconnaissable.
J’étais avec de jeunes spectateurs et ils étaient embêtés par l’espace qui « était trop vague pour eux ». Trop symbolique, pas assez concret. On est plus là dans le manifeste, dans la pensée, dans l’essai. C’est un petit essai qui pourrait être parallèle à d’autres spectacles que je pourrais avoir dans un coin comme un petit Indignez-vous ! Ensuite oui, il y a à l’intérieur le croisement des disciplines qui est cher à tous mes spectacles.

C’est presque de la poésie sonore.
Ce qui m’intéressait beaucoup avec l’apport d’Alex Jacob, je le trouve dans la constitution même de l’écriture de Rambert. Dans Le Début de l’A., la forme était encore plus musicale parce qu’il me semble que c’est l’écriture de Pascal Rambert. Il y a quelque chose qui est constitutif de son écriture musicalement. En y mettant Alex Jacob, je nommais le côté musical et de voir comment tout ça résonnait ensemble. Et je me pose encore la question de savoir qui est le plus musicien des deux entre Alex ou Alex ! Entre le travail de phrasé de Salmane extrêmement musical par moment et le côté de Jacob parfois qui n’est plus de la chanson mais de la plainte, du gémissement, de la percu, du jeu donc. J’aimais beaucoup brouiller ces pistes-là. Ce qui me touche dans cette écriture, c’est ce sensible de la musique, du texte. Quand je lis des textes, je décroche, je n’entends pas tous les mots et je m’en fous, c’est une approche de spectateur qui accepte complètement le fait de ne pas tout entendre, de me faire la cuisine si on m’a ouvert la porte pour être dans cet univers sensible.

De toute façon, de tout entendre (dans tous les sens du terme) à/dans un spectacle, c’est impossible ! J’ai l’impression qu’il y en a qui en sont capables, moi j’en suis incapable, je n’ai pas cette concentration-là. Moi je rêve. Mais c’est vrai qu’il faut qu’on me donne de l’essence pour que je rêve. On parlait de Castellucci, je n’y comprend rien et je m’en fous. Je fais un voyage à l’intérieur et ça crée de la poésie, ça crée de la vie.
Cet été, ça fais longtemps que ça ne m’étais pas arrivé, je suis sorti d’un spectacle avec l’envie de faire du théâtre, l’envie de vivre. Je ne sais pas ce que ça racontait mais ce que je sais c’est l’énergie que ça m’a donné, comment j’en suis sorti en tant que citoyen. Selon l’endroit où on vient, la journée qu’on a eu, la force d’un bon spectacle c’est de nous faire réagir.

Propos recueillis par Bruno Paternot

« L’Art du Théâtre » texte de Pascal Rambert / AVEC Alex Selmane et Alex Jacob / MISE EN SCÈNE Julien Bouffier SCÉNOGRAPHIE Emmanuelle Debeusscher et Julien Bouffier / CRÉATION MUSICALE Alex Jacob / VIDÉO Julien Bouffier / LUMIÈRES Christophe Mazet

Tournée :
Du jeu. 15/10/15 au ven. 16/10/15 / Nîmes-Le Périscope
Du sam. 12/12/15 au dim. 13/12/15 / Vitry-sur-Seine-Studio-Théâtre de Vitry
Du mar. 16/02/16 au jeu. 18/02/16 / Béziers-SortieOuest

Photo Marc Ginot

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives