« WELCOME TO THE JUNGLE », KW, BERLIN

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Berlin, envoyée spéciale.
WELCOME TO THE JUNGLE – commissaire Ellen Blumenstein, avec la contribution curatoriale de Filipa Ramos / KW Institute for Contemporary Art, Berlin / 16 septembre – 15 novembre 2015.

La ville en tant qu’espace fantasmatique, peuplée par les désirs, les rêves et les cauchemars, les peurs et les délires de ses habitants, la ville et ses extensions imaginaires, qui plongent et s’enracinent profondément dans l’inconscient collectif, la ville et sa part d’ombre, inavouable, proliférante, tentaculaire : WELCOME TO THE JUNGLE ! Le titre de l’exposition imaginée par Ellen Blumenstein, avec la contribution curatoriale de Filipa Ramos, au KW Institute for Contemporary Art, dans le cadre du projet curatorial Image of a City, annonce d’entrée de jeu la couleur. La jungle devient paradigme et symptôme, une utopie spatiale dont les mécanismes commencent à obéir à d’autres lois, dans un glissement finement agencé, rythmé par des renvois, des échos et des réminiscences, vers la dystopie.

Il est passionnant de réfléchir la ville en ces termes, faisant appel aux ressources caracolantes de la culture populaire, en lui conférant les fragrances venimeuses, enragées, d’un hit du groupe Guns N’Roses, cristallisant la séduction mortifère des abysses de la vie dans les grandes agglomérations urbaines : sexe, drogues et rock’n’roll, avec ses fulgurances et son indéniable potentiel destructeur. Et pourtant, pas de fracas de métal pour entamer l’immersion dans les espaces du KW. Le parcours emprunte des voies détournées, descend dans un couloir, l’entrée se fait directement par la cour, est placée sous le signe d’une pleine lune faussement naïve. De lourds rideaux en feutre demandent à être écartés pour qu’enfin l’exubérante installation de Marianne Vlaschits, Malibu Moonrise (2012 – 2015), paradis artificiel saturé de couleurs et de phéromones, ouvertement consumériste, ludique et frimeur, s’offre à notre regard. Véritable monde en soi, habité par des silhouettes en carton pâte hédonistes et narcissiques, cette pièce fonctionne comme un sas d’acclimatation, avant d’aborder le grand plateau souterrain du KW.

Cette première section de l’exposition se construit autour des figures de l’altérité, fantasmatiques et contradictoires, concrètes ou virtuelles. La vidéo de Melanie Bonajo, Night Soil, Fake Paradise (2014) prolonge quelque peu le charme bancal instillé par Malibu Moonrise, sorte d’effet secondaire peut-être d’un cocktail vaguement toxique, avant qu’une pièce de Julius von Bismarck n’ébauche une main mise sur une parcelle de nature, tentative désespérée de faire paysage, vaine et absurde, poétique de par son caractère éphémère, vouée à l’échec et à l’effacement, Landscape Painting (Jungle, 2015). Danica Dakić pousse plus loin encore la nature schizoïde de l’image avec son El Dorado (Giessbergerstrasse, 2007, élément d’une série entamée lors de la Documenta 12), portrait héroïque d’un groupe de jeunes de cité devant le décor peint d’un paysage paradisiaque. D’autres paysages paradisiaques reviennent à une échelle différente, digne des magazines de promotion immobilière dans la série Happy Places (2006 – 2014) de Sven Johne. Intrigué par un classement mondial qui désignait les habitants des iles du Pacifique de Sud et plus précisément de l’archipel de Vanuatu en tant que champions du bonheur, l’artiste a lancé un appel à témoignages dans les journaux locaux pour découvrir quelques années plus tard que plusieurs de ces iles étaient désormais à vendre. La fontaine de sable de Klaus Weber qui trône au centre de l’espace entretient un dialogue cynique avec les photographies de monuments délirants, invraisemblables, documentés par Sophie-Therese Trenka-Dalton aux Emirats Arabes Unis. Un poisson, une lampe à gaz, des perles, un faucon – tout un bestiaire démesuré, grotesque qui agrémente les ronds points dans des villes comme Ras al Khaimah, Umm al Quwain, Sharjah, Dubai, Hatta, Fujairah, Dibba and Al Ain.

L’installation murale Dilemma 6 de Tobias Madison fonctionne comme une mise en garde et une invitation à se préparer, à moins que la métamorphose ne soit déjà entamée par ces costumes en néoprène, deuxième peau qui protège lors des plongées abyssales. Car la deuxième partie de l’exposition du KW prend justement à bras le corps le devenir animal et ses stratégies, nous entraine vers les territoires troubles des instincts où la jungle s’avère être une part inavouable de nous mêmes.

Le paysage est anodin dans la série photographique en noir et blanc de Peter Piller : des terrains vagues, des chantiers, des zones a priori sans histoire qu’un seul élément relie : des attroupements de passants autour de trous dans le sol. Qu’il s’agisse de bouches de canalisation, de tranchées ou de fossés, ces éléments percent les images, font inexorablement signe vers un hors-champ indéfinissable, vers des profondeurs sombres, tout un réseau souterrain qui double le tissu urbain. And Night They Sleep, They Do tente de nous assurer le titre de l’installation sonore d’Ariel Reichman. L’artiste ausculte et amplifie les mouvements des rats à l’intérieur des murs et rend ainsi sensible une présence invisible et incontrôlable, inquiétante. Un petit oiseau aux couleurs vives s’enfonçait déjà à moitié dans un mur du KW, dans une inconsolable tentative de le percer, de passer outre : And All She Wanted Was to Bring Him Home. Soudain les limites de l’espace ne sont plus si claires, elles deviennent même dangereusement perméables. L’élément animal menace d’annihiler la distinction entre l’extérieur et l’intérieur.

Si Stephen G. Rhodes expose dans son installation PLTTLPLASM Paleontology (Invasive Kobold steel fossil) les reliques désuètes d’une civilisation urbaine terriblement familière, WELCOME TO THE JUNGLE s’achève de manière implacable avec la vidéo de Ulf Aminde, Lust (2007) qui nous entraine aux différents étages de grands ensembles d’habitation où, dans un véritable capharnaüm, des personnes marginales et leurs bêtes de compagnie partagent le quotidien et semblent parachever un devenir animal, et ouvrir la voie à une tératologie familière. La boucle est bouclée, nous voici prêts à regagner la ville, infiniment plus attentifs à ses interstices.

Smaranda Olcèse,
à Berlin

ariel_reichman

ulf_aminde

Visuels :
1/ Marianne Vlaschits: MALIBU MOONRISE, 2012/2015
2/ Ariel Reichman, And All She Wanted Was to Bring Him Home
3/ Ulf Aminde, Lust

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