« SEUL CELUI QUI CONNAÎT LE DESIR » : AU PALAIS DE TOKYO, LA PUISSANCE DESINVOLTE DE RAGNAR KJARTANSSON

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Ragnar Kjartansson : « Seul celui qui connaît le désir » / Palais de Tokyo / 21 octobre 2015 – 10 janvier 2016.

Des petites montagnes et des glaciers prolifèrent dans l’antre du Palais de Tokyo, au niveau -1. Le paysage enneigé qui s’offre à notre regard en vue panoramique, en haut de l’escalier monumental, a quelque chose d’insolite dans sa tentative romantique. L’espace d’exposition est sur le point de muer dans une vaste scène lyrique qui démultiplie les résonances des vers de Goethe, Seul celui qui connaît le désir, pour lesquels Ragnar Kjartansson invoque l’interprétation de Frank Sinatra. Cette collaboration transhistorique donne le ton de cette première exposition en France de l’artiste islandais.

Les objets qui désormais nous entourent procèdent d’un même geste trouble, se tiennent dans une tension sourde entre le banal et le sublime : grandes peintures, fragiles, au demeurant, qui exposent également leur revers, éléments de décor dans la tradition théâtrale ou personnages sur le point de s’animer, comme dans The Explosive Sonics of Divinity (2014), cet opéra composé avec la complicité de Kjartan Sveinsson, ancien pianiste du groupe Sigur Ros et présenté pour l’instant seulement à Berlin et à Reykjavik. Le bois se met à rêver de la roche des sommets couverts de neige.

Un peu plus loin, la mer se déchaine sur un mur, dans une série d’aquarelles de petit format, Omnipresent Salty Death (2015). Ragnar Kjartansson conjugue cet autre motif romantique par excellence avec les questions de filiation qui traversent déjà son œuvre, en conviant son père à des séances de travail en plein air et expose ainsi une mécanique répétitive enclenchée à différents niveaux : du geste du peintre qui perpétue une tradition familiale, au nom même de l’artiste qui reprend celui de son grand-père.

Nous sommes maintenant prêts à nous engouffrer dans l’installation World Light – The Life and Death of an Artist, (2015) diffusant sur quatre écrans des séquences réalisées lors de la performance The Palace of the Summerland (2014) qui a eu lieu à Vienne, dans les espaces d’exposition du Thyssen Bornemisza Art Contemporary, transformés par l’artiste, durant 4 semaines, en plateau de tournage, où les visiteurs pouvaient assister à la fabrication des décors, aux répétitions et aux moments de prises de vue. Ragnar Kjartansson continue l’exploration du roman World Light de Halldor Laxness, prix Nobel en 1955, à travers ses quatre volumes : La Révélation de la Divinité, Le Palais des Terres d’Eté, La Maison du poète, La Beauté des Cieux. La littérature se frotte au théâtre et aux arts plastiques avant d’ouvrir sur un cinéma étendu, permanent, qui ne cache rien de son attirail. Dans une scène inaugurale, l’artiste fait le tour des espaces où les membres de l’équipe s’affèrent à différentes tâches. Le décor est prêt, des tissus s’agitent dans une dynamique maritime fellinienne et nous voici embarqués pour une épique traversée. « Action ! » Cette fameuse scène 15 est reprise une dizaine de fois, avec ou sans brouillard, menée jusqu’au bout ou coupée en plein envol lyrique, chaque fois augmentée par les rumeurs des séquences qui défilent sur les autres écrans. Ragnar Kjartansson travaille à la fois le flux et la boucle. La répétition est un élément essentiel de sa pratique qui lui permet d’infléchir le temps linéaire, de dilater de manière encensée un élément narratif et de le transformer en véritable situation performative.

Expressément conçue pour le Palais de Tokyo, Bonjour (2015) active ce même ressort. La durée, concept central dans la performance des années 70, intéresse l’artiste pour ses effets sur le contexte et sur l’expérience du spectateur. Mise en scène, performance spectaculaire tout au long de la journée, chorégraphie de gestes, sculpture performative, anecdote du quotidien et mythe du coup de foudre, décor à échelle 1 – ces différents syntagmes se chevauchent et se superposent partiellement sans parvenir à complètement cerner cette pièce qui regarde volontiers du côté des stéréotypes. Une petite place de province au milieu de laquelle se trouve une fontaine, un homme et une femme qui quittent leurs demeures pour croiser leurs regards et se dire Bonjour à intervalles réguliers. La répétition, encore, théâtrale, en tant que paradigme qui vise à renouveler l’art de la performance.

Ragnar Kjartansson revendique sa familiarité avec le théâtre, sans pour autant quitter le point de vue des arts plastiques. Son œuvre tire sa puissance désinvolte et perturbante des tensions qui travaillent les zones de frontière entre le cinéma, la sculpture, la peinture, la performance et la musique. Il se réfère d’ailleurs à sa nouvelle série Scènes from Western Culture (2015) en tant qu’ensemble de peintures cinématiques et idylliques. Le désir quotidien, ainsi que des normes de bonheur socialement réglées infusent dans ces compositions pour lesquelles une certaine inspiration a été trouvée du côté de Jean-Antoine Watteau. Un épais substrat anxiogène couve dans chacune de ces séquences apparemment anodines, confirmé de manière sourde par le feu qui réduit en cendres ce chalet. Le sens se construit entre, une fois de plus, dans un jeu complexe de références et de renvois. Les mécanismes de la tragédie s’activent un à un, les vidéos restent pourtant lisses et opaques. Soudain, la musique manque d’espace et nous nous prenons à rêver au moment où un lieu de création français invitera Ragnar Kjartansson à mener l’un de ses passionnants projets, de la trempe de The Visitors (2012).

Smaranda Olcèse

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Images copyright the artist

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