GISELE VIENNE, « THE VENTRILOQUIST CONVENTION », NANTERRE-AMANDIERS

estelle_hanania

Gisèle Vienne, Dennis Cooper, Puppentheater Halle : The Ventriloquist Convention / Nanterre – Amandiers / 27 novembre – 4 décembre 2015.

Un rideau à lamelles verticales occulte le fond de scène, laisse filtrer en contre-jour une lumière métallisée et installe une atmosphère froide de séminaire d’entreprise. Les nappes sonores de Stephen O’Malley confèrent une étrange densité à cet espace impersonnel, grondement sourd qui établit un continuum entre le plateau et les gradins. Un petit groupe de personnes est attroupé autour de la machine à café, se soustrait pour l’instant à la frontalité qu’impose la configuration de chaises vides. Le face à face est soutenu par une marionnette taille nature, un gamin blondinet, de ceux qui peuplent les pièces et les installations plastiques de Gisèle Vienne. Un peu à l’écart, il nous fixe de son regard bleu et vitreux. Un participant à la convention est en prise avec sa poupée, il semble tromper son ennui, mais la relation entre le manipulateur et le manipulé se révèle assez turbulente. L’objet est capricieux et colérique, il affirme sa capacité d’agir de manière autonome. La musique monte, telle une respiration lourde de présages. Tout au long de cette création, des jeux de miroirs déformants s’organisent selon des lignes de clivage qui déplacent constamment les perspectives.

La voix devient un outil fictionnel extrêmement puissant, surtout quand elle s’affranchit de la corrélation trop directe au régime du visible et touche aux limites de la représentation. C’est dans ce sens que Gisèle Vienne employait l’art des voix dissociées de Jonathan Capdevielle dans la mémorable séquence finale de Jerk, en 2008. Ventriloquist Convention met en scène l’illusion, sa fabrique et ses moments de dérapage. Le titre et le cadre de cette nouvelle création sont inspirés par une véritable convention de ventriloques qui a lieu tous les ans près de Cincinnati. Le texte est pourtant écrit sur mesure par Dennis Cooper pour les cinq interprètes du Puppentheater Halle et pour les quatre autres artistes indépendants réunis par Gisèle Vienne sur le plateau. La metteur en scène et chorégraphe qui revendique une parenté avec l’univers hautement transgressif, protéiforme, nourri par la culture populaire, en lien direct avec son côté sombre, d’un plasticien comme Mike Kelley, prend à bras le corps les questions de la sculpture, de l’idole, de la configuration anthropomorphique ou animale, de la marionnette, de la poupée, du jouet et de la prothèse. La relation entre l’humain et l’objet semble plus que jamais au centre de ses intérêts. Il est passionnant de constater à quel point, presqu’en dépit des qualités d’excellents comédiens et des artistes dont elle s’entoure, Gisèle Vienne parvient à maintenir un précieux équilibre entre les développements psychologiques et schizoïdes qui alimentent, certes, la progression dramatique, le geste performatif le plus élémentaire – la main qui se glisse à l’intérieur de la poupée, la bouche en bois qui s’ouvre et se referme, mécanique, au rythme d’une parole qui vient d’ailleurs, qui filtre à travers des lèvres scrupuleusement fermées – et le statut complexe des accessoires.

Aucun détail n’est laissé au hasard : des joues trop colorés de Frankie, l’aïeul des dummies, avec ses dents d’enfants morts et ses vrais cheveux, qui vient de bénéficier d’un lifting terriblement couteux, aux membres comme amputés et aux traits flous, tuméfiés, de la marionnette blanche qui accompagne les enfants hospitalisés dans la mort. Lutz cultive une scrupuleuse ressemblance avec son manipulateur. L’air de famille se distend quelque peu dans le cas de l’icône, ce Kurt Cobain nain, dont le maitre est versé dans le showbiz des métallos. Le glissement vers le non-humain est accompli par la superbe blonde transgenre, Jessica / Jonathan Capdevielle qui manipule une mante religieuse au caractère à la fois vorace et léger, Mantis. Ce coussin / nuage, marotte perchée au bout de son bâton, dit au grand jour son ethos contrarié par la volonté alternative trop appuyée, intrusive, de sa maitresse. Une bombe de peinture met en jeu le plus rudimentaire mécanisme à même d’évoquer le souffle, la respiration et la projection de matière. Quant à la marionnette de l’apprenti adolescent, un peu mal-en-point parmi les membres de la convention, elle conserve encore toute son indétermination, détournement hésitant, pas encore complètement assumé des Muppets, références très attendues de la culture populaire.

Le rythme est soutenu, flirte parfois avec l’entertainment. Les moments de flottement, précisément minutés, laissent pleinement se densifier, nous font apparaître, le caractère incertain des objets, leur drame et leurs potentialités. Cette assemblée haute en couleurs et en délires confère l’occasion d’embrasser tout le spectre de la société contemporaine, des milieux arty aux grands shows de Las Vegas. Compagnons des premiers émois liés au réveil de la sexualité ou des derniers soins palliatifs, ces dummies traversent différents registres de la vie, offrant autant de rebondissements qui mettent à mal toute lecture linéaire, multiplient les perspectives, ouvrent et affinent le récit.

Nourrissant secrètement le trope de l’entité inanimée, la mort plane, d’une manière ou d’une autre, sur cette assistance. Elle rode autour de la dummy de Kurt Cobain qui s’adonne à son dernier concert sur les accords désormais cultes mais pas moins subversifs de Rape Me ! Elle se niche, à peine voilée, dans les menaces de l’artisan harassé envers sa poupée caractérielle. La mort enfin se donne en spectacle, prend à son compte les codes de la représentation, étend son règne sur le plateau, chaque marionnette l’éprouve à sa manière. La séquence est magistrale, l’émotion l’emporte sur l’effet d’accumulation sérielle.

Pour clore sa nouvelle pièce, Gisèle Vienne éprouve le besoin de revenir à son fidèle collaborateur, Jonathan Capdevielle. Les voix se mélangent une dernière fois, la place de l’énonciation est plus que jamais trouble qui avoue cette raison première, hautement subjective, nécessaire, qui semble être le moteur de cette pratique, de cet art de la marionnette et Nanterre Amandiers devient la scène d’une séance de ventriloquie étendue, qui excède les contingences du spectacle et nous plonge dans cette cave d’un village des Pyrénées.

Smaranda Olcèse

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Photos Estelle Hanania

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