ENTRETIEN : CHRISTIAN RIZZO, « IL FAUT PERENNISER L’INSTABILITE »

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ENTRETIEN. Christian Rizzo : « Il faut pérenniser l’instabilité ».

Directeur d’ICI –Institut Chorégraphique International-, Centre Chorégraphique National de Montpellier Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées* depuis le 1er Janvier 2015, Christian Rizzo est sur tous les fronts : faire vivre un lieu, impulser une dynamique de création contemporaine sur un territoire, proposer de nouvelles créations… Second rendez-vous d’une série qu’on espère longue et nourrissante** :

Inferno : Quelles sont vos préoccupations du moment ?
Christian Rizzo : Ma plus grosse préoccupation, c’est le CCN. Qu’est ce qu’on fait d’un outil comme ça avec une histoire qui doit advenir, avec une histoire qui me tient à cœur comme questionnement, qui me traverse en tant qu’artiste mais aussi en tant que directeur de structure.

Ecrire un projet pour un lieu, c’est radicalement différent d’écrire un spectacle ?
Je ne crois pas, sauf que les modalités d’écritures sont différentes. Dans une pièce, les modalités travaillent avec les outils du spectacle. L’écriture d’un projet CCN, ce sont d’autres territoires. La question temporelle n’est pas la même. La dramaturgie se rassemble sur un objet unique. A partir du moment où le contexte est différent, l’écriture est déplacée. Les attentes ne sont pas les mêmes. A partir du moment où on lance un projet global, on ne connait pas le retombées directes. Ca se déploie, c’est rhizomique. C’est un projet récepteur mais aussi émetteur, qui lance par des affluents, qui irriguer la culture. On se préoccupe plus d’irriguer que d’élancer. C’est mon nouveau mot : c’est la culture de la culture. On doit cultiver la culture ! Les finalités sont complètement différentes. On ne sait pas exactement à quelle temporalité la résolution va avoir lieu.

Le CCN, c’est une œuvre ?
Je dirais que c’est un épisode de l’œuvre globale. C’est une autre historie de temporalité. Depuis janvier, c’est le CCN. Il y a eu avant et il y aura après. J’aime beaucoup l’idée qu’il y a des temporalités de créations. J’ai une conception de l’écriture qui est très liée à la conception du journal. Ce n’est pas de faire une pièce après l’autre mais plutôt que tout est très lié avec ce que je traverse à ce moment-là. Je lance des choses pour le CCN à ce moment-là. Mes pièces viennent s’inscrire à l’intérieur de ça. Je n’ai aucune dissociation, mon parcours d’artiste prend la totalité de ça. Idem quand il n’y a pas de forme qui apparait, quand ce n’est que de la pensée.

Le Centre Chorégraphique de Montpellier a été dans son passé un couvent, une prison ou bien encore une caserne. Que des lieux fermés. C’est formidable pour créer un cocon de création, mais pour ouvrir le lieu au reste du monde, ce n’est pas simple ?
C’est tout le projet. On a un lieu qui est magnifique mais il faut arriver à y entrer et à en sortir. Le projet c’est la porte ! On a de super volumes mais il n’y a qu’une toute petite porte. Comment fait-on pour organiser des modes d’adresses, des modes de sortie, des modes de communication ? Cette porte qui est petite, elle est finalement facilement traversable. On est dans des poupées gigognes. C’est un espace qui en accueille un autre qui en accueille un autre… Comment cette pensée née ? Comment peut-elle influer sur la totalité de l’Agora***, sur le quartier… et à l’inverse, comment ca revient ? C’est des questions d’ondes. Il ne faut pas se focaliser sur le construit. Cette chose-là est un contenant qui s’ouvre et qui se ferme à volonté. Ce sont des énergies qu’on produit. Comme une plateforme avec émetteur et récepteur. Il faut trouver des entrées qui ne sont pas physiques et qui sont multiples.

Vous êtes montpelliérain ?
Depuis toujours, depuis le 2 janvier 2015.
J’ai intégré le fait que j’habitais à Montpellier. C’est un vrai changement de vie. On n’y pense jamais assez fort. Derrière une mutation, ce sont beaucoup de choses qui sont bouleversées. Le fait de changer de statut, une nouvelle vie, de nouvelles habitudes. De ce défaire d’habitudes très ancrées. Je n’ai pas vingt ans et la question du déplacement demande encore plus d’énergie. Et puis, de laisser rentrer l’autre aussi, c’est beaucoup. La sollicitation est énorme. Comment est-ce qu’on fait pour ne pas être uniquement dans la réponse à la sollicitation mais comment quelque chose se dépose ? C’est un parcours au quotidien : faire de nouvelles connaissances, intégrer l’autre, faire de nouveau naître. C’est à la fois très beau d’être perméable mais ça demande une énergie considérable. C’est se remettre perméable, c’est rouvrir une perméabilité. Et des choses qui étaient des habitudes se déplacent. Quels statuts, quels sens ? C’est beaucoup d’énergie mais ça en renvoie à l’inverse. C’est ça aussi.

Dans quelques années, les historiens de la danse pourront dire qu’il y a eu une période Montpellier dans l’écriture Rizzo ?
C’est super tôt pour le dire. Sûrement. J’ai quitté volontairement Paris il y a sept ans pour reposer mes questions d’écriture, de travail, de milieu. Il fallait que je contextualise, parce que je suis très perméable et je continue de vouloir l’être. J’ai cette fragilité dans le bon sens du terme. Le réel arrive. Une fois, j’étais en train d’écrire une pièce très noire, et parce que je suis tombé amoureux, la pièce en a été entièrement changée. Le processus n’est jamais hors le temps, l’espace, le réel, l’imaginaire… Il y a toujours des bribes de ça dedans.

Le désir influe la création.
Je crois, surtout sur la question de l’écriture, que le désir est toujours le même mais le désir devient nécessité en fonction de la rencontre, dans un contexte. C’est le rapport au monde qui, d’un coup, détermine l’urgence de produire une forme. Les signes de l’extérieur sont envoyés et sont reçus comme tel. Ils sont spatiaux, temporels, émotionnels… Ce sont des rencontres. Je ne me pose pas de questions territoriales, je me pose des questions de cartographies multiples. Il y a la cartographie de mes territoires de pensées. Il y a une superposition, des croisements et il y a un appel à la nécessité, tandis que le désir, lui, continue. Et c’est ça qui est intéressant avec un lieu, c’est que la nécessité d’écrire ne passe par le fait de faire des pièces, c’est aussi d’organiser une matérialisation de quelque chose pour produire du sens. Ca se retrouve dans des pièces, au quotidien, dans le projet au CCN. On revient sur les formes d’écritures que ca demande.

Comment définiriez-vous Montpellier ? La surdouée, celle qui ne se couche jamais, le belle endormie, une Los Angeles qui s’ignore comme on a pu lire ou entendre ici ?
Je pense que l’atout de Montpellier, c’est justement sa non-définition. Pour moi c’est un terrain hybride. J’aurais peur qu’en la définissant on lui assène un rôle. C’est porteur, cette multitude de cartographies. Si on devait en choisir une, se serait dommage. Ce sont des lignes d’énergies qui se croisent, qui se recroisent à un autre endroit, qui ne sont peut-être pas stables et qu’il faudrait maintenir. Il faut pérenniser l’instabilité ! Je n’ai plus aimé Paris quand elle s’est rêvée Berlin ou New-York. A un moment donné, on peut dire : « c’est Montpellier ». C’est une ville jeune, près de la mer mais qui n’est pas au bord de la mer, qui entretient un imaginaire sur sa place. C’est le Sud mais ce n’est pas l’est ni l’ouest.
Je n’aime pas trop rechercher à quoi ça me fait penser mais plutôt quelles cartographies ça pourrait m’amener. Et puis il y a cet enjeu de la métropole. C’est une multitude de quartiers donc c’est comment on traverse des micro-territoires. C’est peut-être ca : une multiplicité. Cette diversité ne doit pas devenir un cadre mais qu’elle est la capacité de contenir, d’être un plateau. J’aime bien cette idée de plateforme. Une ville-plateforme ce serait pas mal. Ou un organisme.

Sur le nouveau programme du CCN, vous avez inscrit les temps ouverts au public mais aussi les temps réservés aux artistes, aux professionnels, aux scolaires etc.
Il faut rappeler qu’on est tout le temps au travail et qu’il n’y a pas que des choses visibles.
Quand on va acheter du pain, on sait bien qu’il a été fait à deux ou trois heures du matin. Pour moi, il était important de faire figurer que c’est une vraie maison au travail. On n’a même plus la place d’accueillir quoi que ce soit ! C’est ça dont j’ai envie aussi, c’est un lieu au travail, au maximum des possibilités. Et je pense qu’on va vraiment au maximum des possibilités de temps, d’espace, du financier… Que ce soit ce qu’on reçoit comme les ressources propres.

Y en a-t-il assez ?
Aujourd’hui je préfère me dire : « qu’est ce qu’on a » plutôt que « qu’est ce qu’on n’a pas ». Je ne me dis pas qu’il faut se contenter de ce qu’on a mais plutôt de faire l’état des lieux. Quand les désirs naissent, est-ce que c’est le bon moment ? Dire « non, on n’a pas assez » serait extrêmement déplacé. Est-ce qu’il y a assez pour mettre en partage ? Est-ce qu’on a les moyens et les ressources nécessaires pour que le partage ait lieu, pour le garder vivant et dynamique. Est-ce qu’on a les ressources pour canaliser cette envie : de toute façon à chaque fois que j’ai mangé, j’ai de nouveau faim !
En tout ça n’est pas trop.

Comment s’inscrit le CCN dans la région ?
Il y a un truc très simple : on va prendre un trait entre Lyon et La Rochelle. En dessous, on a un bon tiers de la France. Comme CCN, il y a Biarritz, Marseille et Aix-en-Provence puis Montpellier. Cela dit quelque chose. Trois lieux qui se nomment ballet et nous qui nous nommons ICI. Ca dit beaucoup. Quand on fait Nantes, Angers, Tours, Orléans, on a un axe différent.
Aujourd’hui, sur la grande région, on a un seul CCN sur cet immense territoire. La plateforme va être primordiale. On va avoir les capacités d’irriguer la totalité de cette grande région, c’est une autre histoire, c’est un signe qui est très très fort.
Il y a quelque chose qu’on essaie de lancer : je me pose la question de tout ce qu’on appelle les territoires ruraux. Dès qu’on sort de la métropole, on est dans la ruralité. Je pense qu’il faut « démétropoliser ». On doit, avec de la médiation, de la formation, des échanges etc. inventer des territoires avec de la présence artistique. Tout c’est concentré et on arrive à un dérèglement des présences avec des territoires qui n’arrivent plus à les drainer. Si j’ai appelle le CCN ICI, c’est que quelque soit le lieu où on se trouve, c’est ici. Ce n’est pas tant d’aller déposer des choses, c’est pour qu’on ait un maillage qui, petit à petit, devienne solide. Quand on prend deux cordes et qu’on fait un nœud, on crée un filet et à chaque nœud, c’est quelque chose qui se passe : c’est un maillage. Il faut qu’on arrive tisser des liens avec des lieux qui n’arrivent pas à faire, nous on a une expertise. Cet outil architectural, il faut le consacrer pour finaliser les projets. On doit créer de l’accompagnement d’artistes à Mende ou ailleurs et dispatcher. C’est un chantier sur lequel on a commencé à se mettre. C’est un chantier qui est long parce que ce sont des pratiques qui n’existent que dans les discours. La question du terrain se débrouille comme il peut face à ça. Comment peut-on inventer des lieux où les choses se révèlent, arrivent à prendre forme ?

Propos recueillis par Bruno Paternot

*Peut-être un jour arrivera-t-on à nommer plus simplement les maisons ?
** https://inferno-magazine.com/2015/03/24/entretien-christian-rizzo-convoquer-lautre-pour-quon-entame-une-ecriture/
https://inferno-magazine.com/2014/10/28/christian-rizzo-nomme-a-la-direction-du-ccn-de-montpellier/
*** Agora, cité internationale de la Danse regroupe dans des bâtiments concomitants le Centre Chorégraphique et le festival Montpellier Danse.

DApresUneHistoireVraie

Christian Rizzo, C. Rizzo « D’après une histoire vraie » / Photos DR

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