IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE : MEURTRE CHEZ LES ATRIDES, DU COLLECTIF CRYPSUM

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Ils vécurent tous horriblement et eurent beaucoup de tourments / Joyce Carol Oates – Collectif Crypsum / TnBA, Bordeaux, du 7 au 16 janvier.

Il était une fois en Amérique : Meurtre chez les Atrides du Collectif Crypsum

A croire que les névroses familiales les plus destructrices constituent un terreau stimulant, à haute valeur vivifiante. Le collectif à géométrie pluridisciplinaire Crypsum – qui fait vocation de s’emparer de textes non écrits pour le théâtre – après s’être plongé avec délice dans les miasmes familiaux de Nos parents (d’après Hervé Guibert), revient explorer, sur la scène du TnBA, les coulisses perversement cruelles de l’Amérique puritaine et bling bling de Petite sœur, mon amour (de Joyce Carol Oates, pourfendeur du rêve américain).

« Ils vécurent tous horriblement et eurent beaucoup de tourments », chute de leur spectacle qui, comme un « conte à rebours » signe le désastre consommé. Pervertir ainsi les codes de la représentation, en finissant par la formule renversée dans son contraire qui ouvre habituellement au merveilleux du conte, est la marque de fabrique de Crypsum. Mêlant la vidéo enregistrée (écran de téléviseur où passent en boucle des images édifiantes d’« exploits » de la vie passée, instantanés de l’art de vie à l’américaine) aux éclats présents, les trois personnages principaux, le père, Bix (un entrepreneur m’as-tu vu au sourire aussi factice que carnassier), la mère, Betsey (une catho frustrée satanique) et le grand frère, Skyler (un psychotique, boiteux et dépositaire des névroses parentales) tour à tour eux-mêmes et les narrateurs distanciés de leur propre je(u), vont tambour battant rejouer les dix ans écoulés depuis l’assassinat de la petite sœur, mon amour.

Elle avait six ans, l’adorable petite Miss Rampike (anciennement Edna Louise, avant d’être renommée Bliss par sa chère maman, en quête d’un prénom plus spectaculaire) de Fair Hills, New Jerzey, blondinette prodige, « épaule gauche hardiment dénudée, jupe très courte, entraperçu de culotte de dentelle et patins sexy façon bottines de cuir noir », sacrée plus jeune championne de patin à glace et pleine d’avenir (celui investi par ses parents, même si un échec récent avait perturbé l’égo de sa maman), lorsqu’on la retrouva morte, ce matin du 29 janvier 1997, dans la chaufferie du sous-sol de la très belle maison de Fair Hills, demeure illuminée du rêve américain des Rampik.
Le spectacle se livre comme les fragments du discours chaotique du psychotique grand frère (son aîné de trois ans) qui dix ans après le drame va tenter – « aidé » par ses géniteurs – de réunir les morceaux de ce puzzle non élucidé qui déchirent sa tête. N’a-t-il pas été par Maman elle-même, lui « son petit homme » bourré d’un large panel de médicaments psychotropes, mis au rang des suspects potentiels puisqu’elle s’est empressée – le jour même de la découverte du meurtre – de vouloir le protéger des enquêteurs ?

La dictature du chagrin – notre besoin de consolation est immense – prendra la forme chez cette catholique pur jus (qui proférait naguère que Jésus recommencerait à les aimer s’ils avaient la foi, avant d’ajouter que, s’ils étaient mauvais, ils devraient toutefois mourir…) d’une commercialisation de produits pour perpétuer la mémoire de « la petite fille la plus préférée de son papa ». Ainsi sous les feux des caméras télévisuelles, larme à l’œil et yeux surlignés, rouge à lèvres rose brillant, Betsey fait la promotion de ses best-sellers, classés en tête sur la liste du New York Times : Bliss : le récit d’une mère (26,95 dollars), ou bien encore, sa suite palpitante : De l’enfer au paradis : onze étapes pour les fidèles.

Le travail de deuil emprunte des voies ignorées (?) du Seigneur. Dans l’abnégation de sa foi au service de la rédemption du genre humain, qui, Dieu seul le sait (et Betsey aussi !), est grand consommateur d’images pieuses, elle ira jusqu’à commercialiser la ligne de Produits Touche Céleste à la gloire de son petit ange défunt. Entre autres, la perruque glamour Touche Céleste (359,95 dollars) ; mais le produit phare de cette ligne est sans nul doute la poupée Bliss, réplique parfaite de la vraie Bliss, vendue pour noël au prix de 99,99 dollars et, en ajoutant 49,99 dollars, on peut bénéficier d’une panoplie complète d’habits et costumes lui allant à ravir ! Faire de l’argent avec la mort. « Faire son deuil »… expression galvaudée qui prend ici les parements mercantiles de prises de bénéfices sonnants et trébuchants alors qu’elle recouvre, cette formule, l’exonération des vœux de mort nourris envers la petite défunte.

Car si Skyler, victime d’une double fracture tibia péroné pour avoir voulu satisfaire les vœux de gloire de son père qui le rêvait gymnaste, sera condamné à la claudication, la petite Blisse elle trouvera la mort pour n’avoir pu combler les vœux de sa mère, épouse délaissée qui cherchait dans le fruit de ses entrailles un moyen de pouvoir récupérer son mari volage.

Tout le rêve américain, bâti sur les faux semblants de la réussite sociale où tout est monétisé (on ne se contente pas de vendre l’image de ses enfants, on les sacrifie sur l’autel de cette réussite) « crève la scène » au travers du jeu des comédiens Alexandre Cardin (le père) et Diane Bonnot (la mère) qui présentent chacun le double profil d’un visage parfaitement lisse masquant un maelstrom de pensées nauséabondes, une inquiétante étrangeté portée avec « un naturel » bluffant. Quant à Gaspard Chauvelot, dans le rôle de Skyler, il est saisissant de vérité dans son interprétation du psychotique à la recherche de sa vérité morcelée.

La mise en scène, chaotique comme une enquête peut l’être – avec arrêt sur images et avance rapide – convoque dans le même temps morcelé les images vidéo pour faire exister la petite Bliss, la princesse de la glace assassinée, qui apparaîtra au final « en vrai » sur le plateau… sous la forme de son avatar glaçant de ressemblance, la poupée commercialisée par Maman ! C’est l’espace vide créé par sa disparition qui ouvre à la parole : le vernis des conventions vole en éclats sous les coups de scalpel de la mémoire exhibée mise en mouvement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, si le collectif Crypsum nous touche autant dans son interprétation des perversions destructrices du mythe américain, c’est parce que, depuis longtemps, notre société est atteinte par les ondes de choc du même mal.

Yves Kafka

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