DANSE : RETOUR SUR LE FESTIVAL LES HIVERNALES 2016

need-me1 (1)

LES HIVERNALES d’Avignon 2016 – 38e édition / Thô Anothai, Hamdi Dridi & Laura Dufour, Andrzej Adamczak, Hervé Koubi / 3-20 février 2016.

38e édition pour ce festival référent pour la Danse contemporaine, qui était également la dernière programmation d’Emmanuel Serafini, l’ex-directeur du CDC des Hivernales brutalement limogé fin 2015, et qui n’aura pu assister à aucune de ces oeuvres, interdiction lui ayant été signifiée de ne serait-ce qu’apparaître aux générales… L’élégance, quoi.

Thô Anothai, « Nuage ». Maison Jean Vilar.
Le danseur hip-hop s’ouvre de toutes nouvelles perspectives avec cette proposition présentée à la Maison Jean Vilar et dans le cadre de cette 38ème édition des Hivernales. Titre pour le moins révélateur d’une longue et précise observation de ces gouttelettes d’eau condensées en perpétuelle transformation et pour un voyage au long cours.

Tho Anothai développe en effet une danse aérienne, légère, poétique à souhait. Alternant un parfait immobilisme avec une gestuelle rapide et fluide, on se surprend à réaliser qu’il s’agit bien de hip-hop, un autre hip-hop. Voix de la sagesse ? Non ! C’est bien trop tôt pour Anothai. On se situe plutôt d’une côté d’une profonde introspection dans son enfance, celle qui lui fera connaître d’autres horizons, celle pendant laquelle il sera arraché de son Laos natal. Souvenir nécessairement impérissable puisque fondateur, Tho Anothai extrait de son lointain passé des bribes de sa mémoire, instant figé où, couché dans une embarcation, il observe les cieux troublés d’écharpes de cumulus, stratus et autres cirrus alors qu’une de ses mains caresse le Mékong à moins que ce ne soit le contraire…

Aucun doute, Tho Anothai dépose délicatement sur le plateau un projet abouti, réfléchi et cohérent. La prise de risque est toute aussi réelle tant le chorégraphe glisse sur un terrain inconnu de sa pratique et pourtant parfaitement maîtrisé. Et puis, il a le jeu ! L’amusement tellement enfantin où ce sont les mains mêmes du danseur qui découpent un halo lumineux, le corps devient nuage jouant à cache-cache avec l’astre lumineux suprême .
Seule petite ombre (sic) au tableau, l’unique élément de décor, une frêle embarcation de carton tirée par une cordelette. La représentation même du souvenir déclencheur de cette création n’était probablement pas nécessaire tant l’évocation était évidente, clairvoyante. On ne lui en tiendra pas rigueur au regard d’une proposition douce, cotonneuse et empreinte d’une audacieuse spiritualité alors même que le mistral, dehors, se déchaînait repoussant tout nuage…

Carte blanche à William Petit : Hamdi Dridi & Laura Dufour, « Traduction », Andrzej Adamczak, « Need me ».
Autant le dire tout de suite, ces deux propositions sont fondamentalement différentes et inégales, aussi. William Petit a « sélectionné » deux duos dont aucune critique ne peut s’attaquer aux interprétations. Pour ce qui est du propos comme de la création chorégraphique, la balançoire est un peu restée bloquée d’un seul côté…

Ainsi, le duo Hamdi Dridi et Laura Dufour pour « Traduction » nécessiterait bien une…traduction à défaut d’explication de texte chorégraphique. Si le livret donné par Les Hivernales avant tout spectacle tente bien de dessiner les contours de cette proposition, force est de reconnaître que le rendu plateau est pour le moins brumeux. Intellectualisée à outrance par les interprètes, « Traduction » se transforme en une succession d’état de corps, parfois faussement maladroits, inélégants souvent. Certes, le propos tend à nous plonger dans ce monde commandé par et pour l’information, qu’elle soit essentielle ou trop souvent totalement inutile, mais tout de même. Les 25 mn de « Traduction » laisse un public interloqué, passablement étourdi d’un certain passage à vide.

Par contre, on ne peut passer sous silence l’interprétation sincère et intense, avec un trait tout particulier pour Laura Dufour. « Posée » sur le plateau telle une élève d’atelier en attente d’instructions, elle développe immédiatement une aura autour d’une enveloppe teintée d’androgynie. Purement et fondamentalement contemporaine, Laura Dufour travaille plus ou moins régulièrement avec Hamdi Dridi et cela se sent, se respire. On ne parlera jamais de complicité, l’attrait chorégraphique entre ces deux danseurs semblent se situer dans d’autres sphères artistiques, une chose est certaine cela fonctionne parfaitement bien. Particulièrement sensible au « son du parlé », Hamdi Dridi découpe le plateau avec son corps et sa voix d’ailleurs amplifiée (Laura Dufour est, elle aussi, équipée d’un micro-casque) sur un rythme parfois effréné.

Il n’empêche, cette proposition ne restera pas un des grands instants des Hivernales 2016 nonobstant, encore une fois, la qualité de l’interprétation. En réalité, il fallait attendre la seconde « partie », avec « Need me » ; aux antipodes…

10 mn de changement plateau, 10 mn qui vont absolument tout changer, 10 mn pour un plein feu sur une forme de beauté slave. Au lointain et à cour, Andrzej Adamczak et Katarzyna Rzetelska aspirent le plateau, de leur « simple » présence. Finement athlétiques, ces deux corps vont donner, beaucoup, intensément… Le trait chorégraphique est franc, ciselé, physique et emplit d’émotions, d’extase puis de détresse, slave quoi ! Sur une musique teintée de basses parfois funky, l’alchimie prend dès l’entame et embarque toute la salle. Et d’ailleurs cette alchimie…N’est-elle pas le propos même de ce « Need me », interrogation sur l’identité certes, composée d’émotions contraires encore mais surtout, ce besoin de l’autre, irrépréhensible !

Etonnante proposition chorégraphiée par Andrzej Adamczak qui offre aux Hivernales une belle lueur, « Need me » est un peu à l’image de cette 38ème édition pour le moins agitée et d’ailleurs, Hamdi Dridi, reprendra le micro après les derniers saluts pour remercier techniciens et bénévoles de l’organisation et particulièrement Emmanuel Sérafini, directeur salement éjecté quelques jours avant ce « Need me »…

Hervé Koubi, « Les nuits barbares ou les premiers matins du monde », théâtre Benoit XII.
Le mot a été passé ! « Il faut allez voir le Koubi à B12 ». File d’attente et spectateurs retardataires qui récupèrent leur place « just in time » avant qu’elles ne fassent la joie de ceux qui pointent…dans la file. La salle est pleine et bientôt ce sera le plateau, pensez donc, 12 danseurs. Koubi présentait donc sa dernière création pour ces Hivernales opus 2016 qui, pour la petite histoire, aurait bien pu ne pas voir le jour : « un danseur s’est blessé, on a va vraiment failli annuler », annonce Hervé Koubi avant l’ouverture de rideau.
Et en effet, la petite heure passée, on comprend qu’il y a de quoi se faire mal, très mal. Koubi demande beaucoup, énormément à ses interprètes et il faut bien cette incroyable fidélité qui lie cette équipe pour aller si loin, si haut ! Connaître son danseur, savoir son histoire, vivre sa ville, c’est aussi la marque de fabrique d’Hervé Koubi. Le plateau déborde de confiance et les danseurs se balancent en l’air dans le sens le plus littéral du terme.

Koubi met la performance technique et physique au service intégral d’un propos à vocation aussi historique. La richesse de la méditerranée, son multiculturalisme et ses guerres, ses conflits, d’hier et d’aujourd’hui ; Hervé Koubi propose une grand livre d’histoire dansé, où les pages de l’orient côtoient celles de l’occident. L’écriture de l’orient prendra le caractère barbare que l’occident lui octroit de fait et sans discussion mais Koubi saura lui rendre une forme de justice en présentant l’homme d’aujourd’hui comme profondément composé de cette histoire, sanglante aussi. De l’écriture chorégraphique ressort une véritable finesse d’esprit alors qu’un « jeu » de couteaux aux lames réfléchissantes et aux fils acérés à franchement tendance à vous glacer…les sangs.

A la question, « Koubi est-il sévèrement collé à une actualité désespérante » certains répondront : les barbares sont partout depuis tout le temps. D’autres, comme Koubi propose une autre piste : le pourtour méditerranéen jouit d’une immense culture, elle sera la plus forte…

Vincent Marin

Thô Anothaï

Visuels : Andrzej Adamczak, « Need me » / Thô Anothai, « Nuage » / photos DR

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN