STEVE McQUEEN, A LA VIE A LA MORT, LE COEUR AU CENTRE

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Steve McQueen / Galerie Marian Goodman, Paris / Jusqu’au 27 Février 2016.

Si l’idée que nos jours sont comptés et que l’expérience du moment doit se vivre pleinement dans l’instant alors l’exposition conçue par Steve McQueen à la galerie Marian Goodman est à voir ou revoir d’urgence. Tout d’abord car elle se termine dans quelques jours mais aussi car elle nécessite d’être vue et vue encore. Comme toute relation entre vie et mort, cette proposition de Mc Queen instaure un parcours qui se lit dans différents temps et de multiples espaces.

Il y a en effet parcours mais nous avons envie de parler d’emblée du cœur de l’œuvre, certainement car la question du temps se pose à nous là encore. Le cœur des choses, la vie au cœur de ce dispositif qui se plie aux contraintes de l’art contemporain, l’ironise, mais n’en a point besoin. Seul le cœur compte. Ce cœur double face, cet écran double face, cette image écran qui parle de mémoire pour remémorer le présent traumatique. Car comme en analyse, il y a de multi-temps, le temps du scénario, un temps présent, un temps remémoré, et un temps relaté. Sur ces écrans apposés l’un à l’autre s’élabore un peau à peau temporel qui construit l’espace de l’histoire de Ashes, personnage principal.

Ce jeune homme très beau, sur la proue d’un petit bateau orange, offre son corps quasi nu à la caméra de Mc Queen. Comme le rappelle le communiqué de presse, les séquences datent du tournage d’une autre œuvre de Mc Queen, Caribs’ Leap, qui date de 2002, séquences saisies sur le vif et tournées en Super 8 par le chef opérateur Robby Müller. Ce corps prend l’espace, se dessine et érige sa toute puissance dans le bleu lipide du ciel. Il est mis en perspective parfois à contre-jour, souvent en contre-plongée et, dans l’élaboration de ce dispositif, le mouvement de la caméra à l’épaule suit le mouvement des vagues, mouvement de la mer et de la vie. Tandis que la frêle embarcation se plie aux vagues, la caméra de McQueen caresse ce corps de façon quasi amoureuse. La caméra intime regarde ce jeune homme, dialogue avec lui, accueille son sourire, ses formes et sa peau satinée. Il est beau, il jouit de ce moment et savoure cet instant.

L’autre face, c’est celle d’un autre temps car huit années ont passées. La mort de Ashes. Des gros plans qui prennent le temps de filmer tous les gestes de l’élaboration de la tombe du jeune homme dans un cimetière de la Grenade. Tout d’abord la plaque de marbre noir brillant dans laquelle est gravé le texte funéraire, chacun des gestes qui la produisent et la singularisent est filmé avec une grande attention, jusqu’aux petites parcelles de plastique que la lame n’a pas encore retiré. Puis c’est au tour des mains des deux fossoyeurs qui posent les parpaings, puis le ciment, un regard sur la texture, sur l’ossature de la tombe qui progressivement prend corps, comme une métaphore du corps de celui qui y repose. Chaque geste de ces deux hommes vient parfaire la surface, travailler sa texture, sa matière jusqu’à la mise en lumière par la peinture blanche, moment que Mc Queen filme avec une immense sensibilité. Une peau de peinture, pendant à la peau de Ashes.

Ici nous assistons à une construction de la mort au travers de l’élaboration de cette dernière par les fossoyeurs qui est mise en parallèle avec la construction d’un récit, celui de la vie et de la mort du jeune homme par ses proches. McQueen répertorie tous les gestes précis et donne le temps à ce temps de l’élaboration de la mort, à ces gestes souvent invisibles et qui pourtant construisent l’espace symbolique de la représentation du mort. La tombe sur laquelle chacun pourra venir se recueillir, lieu où le maillage du récit pourra venir se reposer et continuer d’exister. Si chacun est pris à témoin par le dispositif mis en œuvre par Mc Queen, c’est surtout cette sensation si singulière que veut faire éprouver l’artiste qui s’exerce ici : « Je veux mettre le public dans une situation où chacun devient très sensible à lui-même, à son corps, à sa respiration ». Et il y réussit. Ashes devient notre intime, notre ami, un pan de nous même qui vient réveiller et rendre plus vivante encore chaque parcelle de notre corps. Des Caraïbes à Paris, il n’y a qu’un pas que le cœur franchit.

Laurence Gossart

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Images : Steve McQueen, Ashes, 2014 Double projection vidéo HD synchronisée (transférée d’après des films 8 mm et 16 mm), son, écran double-face, affiches. — 20 min.31 sec. Courtesy of the artist and Marian Goodman Gallery

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