ROMEO CASTELLUCCI, « ETHICA », T2G GENNEVILLIERS

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Romeo Castellucci : ETHICA, Natura e Origine della Mente / T2G, Gennevilliers / 7 – 13 mars 2016.

Les éléments que Romeo Castellucci met en rapport dans sa lecture plastique et performative du deuxième livre de l’Ethique de Spinoza sont, comme souvent chez l’homme de théâtre italien, saisissants. Créée dans le cadre de la Biennale Collège à Venise en 2013, la pièce, adaptée pour l’occasion à l’architecture du plateau du T2G, exhibe une volonté démonstrative dont le revers est de nous laisser à l’extérieur de l’espace qu’elle ouvre.

Pourtant, dans un habile renversement du dispositif théâtral, les spectateurs sont invités au cœur de l’action. La séparation entre la scène et les gradins souvent de mise dans les créations de Castellucci est bien là, mais une fente s’ouvre. Le passage est bien étroit, sa forme très littérale de silhouette féminine soulève des interrogations. Quelques instants plus tard, une procession de jeunes femmes se laissera percevoir à travers cette ouverture, avant que des fragments de corps nus ne viennent la combler. Le metteur en scène a l’intuition d’une entité complexe et multiple – en ceci proche de Spinoza – pour représenter L’Esprit, mais la symbolique est trop lourde. La vanité qui s’y dessinera un peu plus tard avec ce squelette apparaissant derrière les feuilles d’une plante verte est prévisible, attendue, illustrative.

La suspension dans les hauteurs du plateau d’une femme, entre le magnétisme d’une lévitation et l’imminence de la chute, donne dans un premier temps le vertige, reconfigure notre perception de l’espace, même si la question se pose rapidement de l’adéquation de cette présence immobile, surplombante, avec les écrits de Spinoza, a l’exception, et de manière très littérale, de la formule célèbre : « Nul ne sait ce que peut le corps ». Effectivement le regard médusé se focalise sur cet index accroché à un câble à quelque 5 mètres du sol, mais très vite l’artifice devient évident sans pour autant faire évoluer cette figure, dont il est dit qu’elle représente La Lumière et qui se retirera davantage encore dans les hautes sphères vers la fin de la pièce.

Le dialogue qu’entretient La Lumière avec La Caméra, qui pourrait faire signe vers les interprétations de Gilles Deleuze, passionnant commentateur de Spinoza et théoricien de l’image affection au cinéma, résonne dans l’espace. Dans un premier temps, la voix de La Caméra est difficile à localiser et renvoie à l’idée d’une mécanique désincarnée, aux prétentions démiurgiques et il est réjouissant de saisir que le gros chien noir et placide en train de sillonner depuis un moment l’audience lui prête son corps et son point de vue animal, l’entraine dans ses déplacements, l’étouffe presque dans la foule ou l’amène au plus près de l’oreille de tel spectateur.

La proposition de Castellucci veut atteindre à l’évidence, la rigueur et l’infaillibilité des axiomes de Spinoza. Les questions de la vision, de la matière et de la production des images auxquelles le metteur en scène fait explicitement référence sont traitées de manière schématique et littérale. Les images que texte et dispositif plastique construisent sont très catégoriques et ne laissent aucune place à ce battement qui pourrait les rendre vivantes.

Dans le même cycle inspiré par Spinoza, une deuxième pièce nourrie par le cinquième livre de L’Ethique, prévue pour cette saison, a été annulée. Castellucci de s’exprimer : « J’ai décidé d’attendre et de ne plus créer « La Potenza dell’Intelletto, o della Liberta Umana ». J’ai senti que trop de spectacles ont été montrés, représentés, et que la quantité en était accablante. »

Nous comprenons tout à fait ses raisons et attendons avec patience qu’il revienne à une audace à laquelle ses créations nous avaient habitués.

Smaranda Olcèse

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Images Luca del Pia.

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