« RELAPS », PORTRAIT DE LA GENERATION Y

relaps

Relaps de La Nébuleuse Cie Julian Blight / La Manufacture Atlantique Bordeaux / 30, 31 mars et 1er avril

Julian Blight est un jeune metteur en scène qui s’emploie à convoquer les ressources des arts plastiques – scénographie très construite – pour mieux exp(l)oser une génération , la sienne. S’il la dénomme Y cette génération des 25-35 ans, c’est que son chromosome à elle semble déterminé par la présence de cordons d’oreillettes vissées aux tympans et reliées sur le torse à une boîte émettrice de sons préfabriqués répétés à l’envi.

Sa création, Relaps – « du latin relapsus, retombé », comme le précise le programme distribué à l’entrée de la salle -, résonne comme les tentatives réitérées, et toujours vouées au ratage, de cette génération aux ailes brisées dont les envolées rencontrent immanquablement le plafond de verre d’une société durablement en crise et n’ayant que faire de ses rejetons trentenaires.

L’endroit de la création – La Manufacture Atlantique de Bordeaux, lieu atypique de l’art « en train de se faire », qui a établi ses quartiers dans une ancienne manufacture de chaussures (dont les murs sont porteurs de ce passé voué à la production d’objets « cousus main »), transformée en théâtre en 1997, et devenue depuis 2012 « la fabrique » dédiée par Frédéric Maragnani aux jeunes artistes émergents – est porteur de l’esprit qui a présidé à la mise en œuvre du projet. En effet, grâce à cette scène intermédiaire, de nouveaux talents en devenir trouvent là l’espace d’accueil à l’expérimentation de leur art. Présentement, l’écriture collective au plateau a fourni à La Nébuleuse (nom de la compagnie créée par Julian Blight) les éléments de la forme présentée dont on découvre ce soir la première.

Deux jeunes gens des plus semblables à ceux que l’on connaît – adulescents, nourris de séries et de musique dont ils sont grands consommateurs, échoués sur les rivages d’un monde qui ne leur offre trop souvent que « l’aubaine » de boulots précaires – vont jouer et rejouer leur existence en quête de sens. Lui, semble féru de lectures (univers à la Woody Allen avec des centaines de livres empilés à même le sol ou sur des rayons saturés de bouquins) – mais les a-t-il vraiment « lu » ces livres, ou est-il resté à leur surface en les consommant sans en faire sien leur contenu ? -, elle, s’emploie à faire des enquêtes de consommation pour « gagner sa vie ». Lui et elle tournent en rond dans ce lieu bardé de choses imprimées mais qui respire l’air standardisé des pièces univoques dupliquées par les grandes surfaces.

D’emblée d’ailleurs, on sent qu’il y a quelque chose qui n’est pas à sa place ici : on ne sait trop si c’est cette abondance d’ouvrages qu’on s’attendrait plutôt à trouver comme objets fétiches d’une autre génération – celle de leurs parents ayant profité eux de l’ascension sociale liée aux trente glorieuses – ou si c’est eux-mêmes qui font tache dans le décor. En tout cas, il y a une faille quelque part qui est à l’œuvre et qui agit à bas bruit.
Lui, après un exercice de saut à la corde musclé – le corps s’entretient selon les canons en vigueur – se livre à un exercice à deux voix qui résonne de manière kafkaïenne : enfermé en lui-même, il parle à l’autre qui se trouve en lui pour lui asséner le dur bilan de ses tentatives avortées. Elle, fait irruption avec son caddy qu’elle traîne comme quelque trace de « la vraie vie » du dehors qui va leur permettre de ravitailler leur estomac. Elle vient de recueillir les avis des consommateurs et consommatrices pour les enquêtes du petit boulot alimentaire qu’elle a réussi à décrocher.

Et comme la vie n’est guère amène vis-à-vis d’eux – lui semble reclus entre ses quatre murs – ils vont la jouer et la rejouer comme des enfants qui s’essaient à s’approprier le monde en inventant des jeux qui n’en finissent pas. Se disputer, se poursuivre, se bagarrer, jouer à celui qui à 27ans est déjà mort pour n’avoir rien vécu, s’emparer du micro pour faire fuser les répliques des séries télé dont ils sont imprégnés, citer en rafales les répliques des films cultes, des passages de l’Ecclésiaste ou que sais-je encore, toute cette « culture » qui les inonde plus qu’elle les nourrit, fait partie intégrante de ce que l’on nomme abusivement du nom d’ « existence ». De même, sous des draps dont ils se recouvrent, à l’abri de cette cabane improvisée, ils vont comme des gosses abandonnés reconstruire le monde depuis l’époque des cavernes à nos jours.

Et le moins qu’on puisse dire c’est que ce qui se dégage de leurs échanges pousse à un désenchantement plus qu’à une réjouissance : là où le jeune couple des Choses imaginé par Georges Pérec découvrait avec une sorte de jubilation naïve les biens de consommation du début des années 60, ce couple du début du troisième millénaire ne peut que pressentir l’inanité des « biens » dont il est gavé comme une oie destinée à être occise sur l’autel de la société du profit. En effet en quoi les lectures, les musiques, tous ces biens culturels qui sont diffusés à gogo et dont ils ont « bénéficié », les ont-ils protégés de l’exclusion dont ils souffrent ?

Portrait désenchanté d’une génération biberonnée à la consommation de biens susceptibles seulement d’anesthésier la souffrance latente d’une solitude instituée. Ces deux êtres quand ils jouent le jeu de l’amour semblent à ce point privés de leur substance que leur désir n’est plus au rendez-vous, comme si tout en eux n’était plus que construction factice. Un désir « troué », un peu comme ce pan de livres qui s’écroule lorsque l’un d’eux vient à vouloir se saisir de l’un d’entre eux , cet écroulement spectaculaire donnant à voir – comme dans un dévoilement signifiant – la précarité de cette existence artificielle suspendue entre vide et remplissage.

Sorte de patchwork d’une génération héritière des illusions perdues de la précédente, ce workshop met en scène la difficulté d’être dans une société vouée aux sirènes mondialistes de la consommation « à tout prix ». Seul le refuge individualiste dans un jeu vidéo grandeur nature semble alors pouvoir donner l’illusion de compenser la privation d’existence effective.

Yves Kafka

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