« UN JOUR NOUS REVIENDRONS A ÊTRE », AMORE E CARNE, PIPPO DELBONO

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Pippo Delbono : Amore e Carne aux Bouffes du Nord.

« Un jour nous reviendrons à être » scande, en italien, Pippo Delbono. Ce leitmotiv traverse le récital dans toute sa durée, jusqu’à le clore, laissant sur les murs du théâtre l’inscription de sa traduction aléatoire. Puisqu’il s’agit de revenir – de « revenir à être » comme à une destination particulièrement essentielle – Pippo Delbono entreprend ce chemin. Il est là, dans toute la présence de l’instant, puisant en soi et voyageant vers ses souvenirs d’enfance, sa généalogie : le violon de son père désormais disparu, les conseils déterminées de sa mère.

L’artiste ne veut plus que musique et basta. C’est le titre englobant le triptyque qu’il présente et qui débute ce soir par Amore e Carne. Mais ne plus vouloir que musique n’a rien de restrictif, bien au contraire. C’est une ouverture qui, chez Pippo Delbono, s’en va creuser au cœur de l’art, à l’endroit de l’émotion. Epiderme frissonnant qui balaye toute nécessité de traduction. Le public ne suit d’ailleurs pas toujours la transcription de ces mots en italien, préférant pénétrer dans les mots de chair que la voix ébréchée du comédien fait résonner contre les murs ébréchés des Bouffes du Nord.

On suit alors Pippo dans ses incantations, dans ses montées en puissance, dans le rythme dramatique de son phrasé. Il va se passer quelque chose, à chaque instant de tension, dans ce lyrisme blessé. Ce récital parle d’amour après la déchéance. Il dit la volonté puissante de vivre et d’avancer, peu importe que l’on soit boiteux ou malade. Il dit ce supplément de beauté qui transcende les anatomies meurtries. Sont abordés le désir et la chair, la famille comme un nœud gordien, la force tellurique qui recompose et la fête qui réconforte.

D’une certaine manière il y a épure dans cette proposition : un récital voix-violon, un plateau nu, Pippo Delbono qui entre en scène les yeux humides. « Les fils tissent le lien entre le regard et les sanglots » déclame-t-il. Ici ce sont les sanglots virtuoses d’Alexander Balenesco, grand musicien roumain invité à partager le plateau avec lui. Le violon venant comme une évidence mélancolique et lyrique, démultipliant l’intensité de la voix qui l’accompagne. Le public est face à la fêlure que l’on cherche parfois en désespoir de cause. Il est face à un Pippo sans apprêt, qui fini débraillé, pathétique au sens noble du terme, c’est à dire absolument bouleversant.

D’une autre manière il y a la flamboyance, celle qui nait du rapport physique entre la musique et le corps. Pippo le fou, Pippo le fissuré entame cette danse tordue qu’on lui connaît depuis longtemps, prolongement évident du rythme et de la mélodie. Il fait ici communauté avec quelques fantômes, le démoniaque Nicolo Paganini, mais aussi Rimbaud, mais aussi Pasolini. Les grands textes qui charpentent l’œuvre protéiforme de Delbono sont tour à tour convoqués comme une constellation marginale et lumineuse.

Enfin, il y a la déviance : l’humour, les détours, les adresses au public, quand l’homme de théâtre devient conteur d’histoires drôles, prenant plaisir à sortir du chemin balisé du récital. Ce n’est plus une représentation, c’est un ami qui nous fait une blague en fin de soirée, qui nous fait rire car quand même il nous a déjà trop mis les larmes aux yeux. Pour preuve de cette amitié, de ce compagnonnage d’âme, il y a cette chorégraphie que le public vient spontanément partager sur scène au moment du salut. Tandis qu’Alexander Balanescu continue de mener la danse, sur les ruines du quatrième mur…

Aurore Krol

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