ENTRETIEN : DOMINIQUE GILLOT & MAEVA CUNCI, FESTIVAL ARDANTHE

La Représentation de trop

ENTRETIEN : Dominique Gilliot et Maeva Cunci : La Représentation de trop / Création dans le cadre du festival Artdanthé.

Le duo a déjà acquis une certaine notoriété à travers des performances dans les centres d’art, les galeries et les musées. Nous rencontrons Dominique Gilliot et Maeva Cunci au moment où elles signent la première pièce pour l’espace scénique dans le cadre du festival Artdanthé. Discussion autour de l’écriture en tant que moyen de rassembler des les objets physiques et conceptuels, des images et des danses.

Inferno : Pouvez-vous nous donner quelques repères sur vos parcours respectifs et évoquer vos premières collaborations ?
Maeva Cunci :
J’ai un parcours d’interprète de danse contemporaine. J’ai suivi la formation ex.er.c.e. Assez vite j’ai fait partie de collectifs d’artistes, notamment Le Clubdes5 et Les Vraoums (Pauline Curnier Jardin, Aude Lachaise, Virginie Thomas, avec lesquelles je continue à collaborer).
Dominique Gilliot : Je suis plasticienne, j’ai fait les Beaux Arts puis L’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris Cergy où j’ai commencé à m’intéresser à la performance, en tant que manière de tracer des traits entre des choses assez disparates. J’ai commencé à faire des performances dans des galeries et des centres d’art. Nous nous sommes rencontrées avec Maeva par l’intermédiaire de Pauline Curnier Jardin, ancienne diplômée de Cergy également.
Maeva Cunci : Au début, je donnais des petits coups de main sur les performances de Dominique et au fur et à mesure, nous avons commencé à faire des créations à quatre mains.
Dominique Gilliot : J’ai commencé à sentir grâce à Maeva ce que c’était que de travailler dans des lieux dédiés au spectacle vivant.
Maeva Cunci : Nous avons fait des projets qui mêlaient installation et performance, par exemple dans une galerie à Bâle où nous avons invité d’autres artistes à nous accompagner. Au vernissage l’espace était absolument vide et une performance installait la première exposition, dix jours après, une autre performance transformait l’exposition et ainsi de suite.
Dominique Gilliot : D’autres projets étaient attachés à des fanzines, en tant que livrets d’exposition, comme à la Synagogue de Delme, centre d’art contemporain où nous étions en résidence. Nous avons imaginé plusieurs objets expérimentaux autour des performances et des moments partagés avec les visiteurs. Nous avons une vision ouverte du spectacle, qui réfléchit la place du public et entretient une certaine porosité.
Maeva Cunci : Dans les centres d’art, il y a une grande proximité avec les spectateurs.

Dominique, qu’est ce qui vous a amenée à faire de la performance le médium de prédilection de votre travail artistique ?

Dominique Gilliot : À l’école de Beaux Arts, j’avais envie d’essayer différents médiums, j’étais enthousiasmée par le côté laboratoire d’idées, lieu où il est possible de développer des formes qui sont des concepts. La performance m’a semblée l’outil le plus pratique et généreux pour exprimer mon univers. J’ai un rapport au monde qui est en totale adéquation avec cette pratique. L’ici et maintenant, l’être ensemble, ce sont deux notions essentielles pour toute définition de la performance, que j’aime aussi développer dans le reste de ma vie et cela vient tout naturellement nourrir mon travail. Dans la performance, il y a aussi une immédiateté que j’aime beaucoup, même si effectivement il y a un boulot monstre pour arriver à ces formes.
Maeva Cunci : J’ai l’impression que dans ton travail solo – et ceci se retrouve aussi dans La Représentation de trop –, la performance et plus précisément l’écriture te permettent de faire le lien, de rassembler ces choses déjà existantes, les objets trouvés, physiques, mais aussi les objets conceptuels et les images. Tu crées le chemin pour aller de l’une à l’autre, la géographie qui peut les réunir.
Dominique Gilliot : Il y a effectivement une connexion entre l’écriture et l’ici et maintenant : dans mes performances la parole a un place très importante. J’écris tout ce que je devrais dire, mais je ne l’apprends jamais par cœur. Je suis attentive à l’instant de la performance qui peut amener des trouvailles. Il y a toujours des pertes et des gains. Les textes de mes performances sont à la fois des partitions et des traces.
Ensuite il y a plein d’endroits où Maeva est plus douée que moi. Je me contente très souvent de l’énonciation, je ne ressens pas le besoin de fabriquer. Nous nous complétons très bien.
Maeva Cunci : Je suis bizarrement plus manuelle. J’ai la vision des choses dans l’espace, peut être est-ce la danse qui me l’a appris. J’ai mis assez longtemps pour me rendre compte des savoirs faire de l’interprète et dans le collectif, je peux mettre ce savoir à l’œuvre. Je pense que la danse est aussi un moyen de mettre en lien plein de choses : le travail du corps, la voix, le fait de mettre en espace des objets ou des personnes.

Les champs des arts plastiques et de la danse contemporaine nourrissent votre travail collectif, qui se situe souvent à la lisière. Comment est né le désir d’inscrire La Représentation de trop sur un plateau de théâtre ?

Maeva Cunci : Nous avions surtout besoin de prendre plus de temps pour travailler les choses.
Dominique Gilliot : Dans le milieu de l’art contemporain c’est un peu le flux tendu. C’est à la fois chouette, car il y a une énergie, qui pousse à se jeter et à faire des choses. Mais ça peut devenir aussi frustrant, car à certains moments, nous avons le désir d’explorer plus loin certaines idées.
Maeva Cunci : Ce premier spectacle, La Représentation de trop est d’une certaine manière le fruit de tous ces matériaux que nous avons explorés lors des performances, mais que nous n’avons pas eu le temps de développer auparavant. Nous avons aussi beaucoup travaillé in situ, avec le lieu et l’environnement. Sur une scène de théâtre, il s’agissait de créer notre propre contexte.
Dominique Gilliot : Il y avait tellement de pistes qui s’ouvraient à nous, un terrain de jeu fascinant, qui suscitait une sorte de boulimie créative.
Maeva Cunci : Les conditions spécifiques de chaque champ artistique ont effectivement généré, surtout au début des répétitions, beaucoup de questionnements.
Dominique Gilliot : Au départ j’ai ressenti le danger de perdre l’enthousiasme, la fraicheur. La performance véhicule le sentiment d’une première fois. J’avais peur de ne pas réussir à retrouver cette fragilité sur un plateau de théâtre.
Maeva Cunci : Le mode de la performance unique occultait peut être certaines de ces questions qui étaient déjà présentes dans ton travail et que le plateau de théâtre remet en lumière. Ce sont différentes manières de placer le curseur.

Comment se sont organisés les processus de travail à quatre mains qui ont conduit à La Représentation de trop ?

Dominique Gilliot: Nous fonctionnons par allers-retours. C’est assez compliqué de faire la part des choses.
Maeva Cunci : Il y a certaines zones où l’une ou l’autre, nous avons davantage d’expertise. C’est Dominique qui a la dernière main sur le texte par exemple. Sur la danse, je vais peut être donner plus de retours. Ça se construit vraiment dans une discussion. Les installations, nous les avons vraiment créées à deux, lors d’improvisations à partir d’objets. Nous posons un sujet ou des objets entre nous et nous en parlons, nous tentons des choses.
Dominique Gilliot : Nous produisons des objets hybrides. Cela nous intéresse aussi de travailler des choses que nous ne savons pas faire.
Maeva Cunci : C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans La Représentation de trop, c’est toi qui danse ! Quant à la manière de travailler, nous assemblons des objets et des idées. Il s’agit aussi de défis que nous nous lançons, chacune à partir de son propre champ d’expertise. C’est presque plus une manière de regarder les choses.
Dominique Gilliot : C’est assez empirique et expérimental.
Maeva Cunci : Pour La Représentation de trop, il y a des moments pour lesquels nous avons une trame, le texte idéal que nous suivons à peu près, mais il y a aussi des parties complètement écrites, les titres des installations, le poème, par exemple. Le texte est le support d’un potentiel : énoncer une chose et la faire advenir !

Il y a justement dans vos installations, dans ces propositions de scénographies, notamment par le changement d’échelle, un incroyable appel à l’imaginaire, qui active la potentialité des choses.

Dominique Gilliot : Je construis parfois des objets comme des rébus, comme pour l’exposition de La Vitrine du Plateau FRAC Ile-de-France. Il s’agit aussi de faire que nos propres manques et incapacités soient des atouts, des possibles et des pouvoirs. Si je ne sais pas produire une chose, je contourne cette impossibilité et cela m’amène ailleurs. Je suis, par exemple, une grande collectionneuse d’objets de vide grenier, qui, une fois lavés de leur usage quotidien, deviennent comme des sculptures. L’agencement se fait soit par leur forme, soit par les émotions ou les associations d’idées. Cela produit des rébus au niveau du langage ou au niveau purement formel. Il y a aussi une réflexion sur l’amateur et la dé-hiérarchisation des pratiques : nous ne sommes pas des spécialistes. Nous souhaitons aussi encourager d’autres personnes à s’y mettre : faites le ! Il faut juste s’emparer de ces objets, il n’y a pas de technique particulière. Créer de la poésie, des manières de partager des sensations, c’est humain. Nous avons choisi, du point de vue de nos parcours de vie, de passer plus de temps à ces activités, mais tout le monde peut le faire.
Maeva Cunci : Les scénographies ne sont pas du tout autoritaires. Quand nous avons commencé La Représentation de trop, nous avions vraiment envie de partir de la performance, des outils que nous avons déjà développés, en les entrainant vers ce nouveau terrain de jeu. Pour le décor, il y avait donc plein de choses possibles, et nous ne voulions surtout pas choisir une seule direction, la scénographie ultime. Nous souhaitions jouer avec toutes ces propositions, sans réduire la performance à un seul décor. Pourquoi faire un coquillage de 2m de haut, même si ce serait magnifique? Ce choix nous enfermait trop.
Dominique Gilliot : Nous amenons dans le spectacle vivant ce que nous sommes, nos manières de faire et de regarder le monde. Dans l’équipe, chacun a amené ses désirs à son endroit : Abigail Fowler pour les lumières, Flore Cunci, pour la musique. Le plaisir que nous avons eu de travailler ensemble se transmet au public.

Sur le plan formel, du point de vue de l’imaginaire et au niveau de la matière, tout s’imbrique dans une dramaturgie qui déploie des amplitudes surprenantes et laisse place à des jeux multiples.

Dominique Gilliot : Nous travaillons toujours cet effet d’écho, à travers des indices qui se révèlent. La Représentation de trop se révèle comme une mosaïque. Il s’agit de faire apparaitre des endroits comme éclairés avec une lampe de poche. Une certaine ivresse du monde est à l’œuvre. Il est essentiel de faire confiance à l’inattendu, tout comme dans la vie. C’est un regard global sur le monde que nous mettons en partage, les choses sont polysémiques. Quant aux différents niveaux de lecture, nous adorerions faire des ateliers avec des spectateurs pour trouver de nouveaux noms à ces installations.
Maeva Cunci : Du point de vue pratique, nous avions plein d’envies au début, nous avons commencé à tester, ensuite il y a eu du tissage, de la couture, pour faire apparaitre d’autres éléments à travers différents paysages. Cela s’apparente à de la broderie, nous avons fait un patchwork et nous avons brodé par dessus.
Dominique Gilliot : Nous avons tricoté aussi.
Maeva Cunci : Autant de travaux de dames ! Nous sommes des féministes sauvageonnes.

Pouvez-vous revenir sur les différentes qualités de présence – le one-woman show, la danse, l’occupation de l’espace, les moments plus sensoriels – que La Représentation de trop mobilise ?

Dominique Gilliot : Nous souhaitions travailler différents modes d’adresse. La Représentation de trop aborde ce que c’est que d’être sur scène et pose différentes modes de partage. Nous revendiquons par ailleurs un côté non-exhaustif de cet ensemble.
Maeva Cunci : C’est passionnant de pouvoir jouer avec ces différentes qualités.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

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