ENTRETIEN : CHRISTOPHE MARQUIS, CDC L’ECHANGEUR

Christophe Marquis

ENTRETIEN : Christophe Marquis – L’échangeur – CDC Hauts-de-France.

Le nom de L’échangeur circule régulièrement parmi les jeunes chorégraphes les plus intéressants de la scène parisienne. L’équipe est bienveillante et toujours à l’écoute des besoins des artistes, le temps passé dans ses studios à Château Thierry, est toujours fertile, propice aux nouvelles créations. Nous sommes allés donc à la rencontre de Christophe Marquis, fondateur de L’échangeur, qui défend depuis plus de vingt ans une conception généreuse de la danse, implantée dans les territoires.

Inferno : L’échangeur est entré dans la famille des Centres de Développement Chorégraphique en 2011, mais votre structure existe depuis le début des années 90 et c’est l’une des premières à avoir fait le pari de la danse contemporaine en milieu rural. Pouvez-vous nous donner quelques éléments sur cette histoire ?
Christophe Marquis : L’échangeur est né en 1991, mais il a fallu trois ans pour qu’une première résidence se mette en place, au Moulin Canard à Fère-en-Tardenois en Picardie. Il faut essayer de comprendre le contexte de l’époque : le réseau culturel a été conçu pour la rencontre avec les œuvres, à l’exception des Centres Dramatiques et des Centres Chorégraphiques Nationaux, qui sont aussi des lieux de travail, les théâtres sont avant tout des endroits de diffusion. Dès le départ nous avons imaginé L’échangeur comme un lieu où poser ses valises, faire de la recherche, du laboratoire, prendre le temps nécessaire à la création. Au début des années 90, le projet était compliqué à saisir par les politiques. Le mot résidence n’était pas encore compris comme il peut l’être aujourd’hui. Depuis, les théâtres se sont rendus à l’évidence de la nécessité de lieux de travail, des studios à ouvrir en résidence.

Le département de l’Aisne est très vite arrivé comme partenaire, avec peu de moyens au début mais beaucoup de reconnaissance de la part d’une collectivité territoriale. Le projet était installé dans une petite commune de 3500 habitants en milieu rural, à Fère-en-Tardenois, et la première question des élus était : à quoi ça sert que des artistes viennent travailler sur notre territoire ? C’est tout simplement en provocant la rencontre que les préjugés se sont dissipés. Il s’agissait de tisser des liens, de faire un peu de pédagogie et d’ouvrir les studios. Dès le début, il y a eu des répétitions publiques. Je me rappelle d’une répétition de Pal Frenak avec 110 personnes. C’était juste énorme !

Le Plan Lang/Tasca pour l’éducation artistique et culturelle est arrivé très vite par la suite, avec des propositions intéressantes et surtout des moyens pour les mettre en œuvre. Il s’agissait de faire du maillage autour de la présence des artistes sur le territoire, d’enclencher des circulations, de croiser les temps de résidence avec des ateliers, sans empiéter sur les temps de travail, toujours dans la complicité. A L’échangeur, les formes de rencontre se sont toujours inventées de concert avec les artistes.

Je me souviens de l’une des premières créations de Laurence Rondoni et de Mohamed Shafik (Caire) où il fallait trouver des soudeurs pour le décor en métal de la pièce. Les deux artistes souhaitaient travailler avec de vrais techniciens de la fonderie. J’ai du me tourner vers la mission locale pour les jeunes et nous avons monté un stage de formation, Initiation à la soudure, non pas en usine, mais sur un plateau de théâtre ! Huit personnes y ont participé et les danseurs sont allés faire l’atelier d’apprentissage pour souder avec eux. A la fin de la formation tous les participants voulaient être sur le plateau et ils ont tous pris part à la tournée, en tant qu’artisans dans la pièce.

Quant au fonctionnement interne de la structure, il a fallu attendre les années 2000 et un nouveau conseiller à la DRAC, pour obtenir une aide au fonctionnement et envisager plus sereinement l’avenir, réfléchir à plus long terme et pas seulement projet par projet.

Nous avions des bureaux dans cette vieille friche industrielle, le Moulin Canard, nous utilisions toutes les salles des alentours, en commençant par la salle de fêtes de Fère-en-Tardenois, du lundi à vendredi et nous réinstallions le plancher de danse chaque début de semaine.

C’est à l’occasion du projet Les Fables de La Fontaine, d’Annie Sellem que L’échangeur s’est installé à Château Thierry grâce au soutien de son Député-Maire. Il y a d’abord eu ce studio de répétition que nous avons aménagé en 2006 dans les anciens locaux de l’Usine Lu, dit U1. En 2012, une salle de création a vu le jour et en 2013, un deuxième studio a été aménagé dans ces mêmes espaces. L’installation ne s’est terminée qu’en 2014 avec l’arrivée des bureaux à U1 et un espace d’hébergement pour les équipes invitées.

En 2011, donc au bout de vingt ans d’existence, L’échangeur a reçu le label de Centre de Développement Chorégraphique et nous avons fait une énorme fête avec tous les artistes qui étaient passés en résidence ! C’était impressionnant, à la mairie, nous avons monté les grandes marches, il faisait un temps magnifique…

Beaucoup de jeunes artistes parmi les plus intéressants de la scène parisienne sont passés par les studios de L’échangeur. Je pense notamment à François Chaignaud et Cecilia Bengolea, Marlene Monteiro Freitas, Emmanuel Eggermont, mais aussi Nina Santes, Malika Djardi ou Luna Paese.
Christophe Marquis : Depuis 1994 et jusqu’à aujourd’hui, une résidence à L’échangeur implique : des outils de travail, de l’hébergement, du temps et de l’argent pour la création. La question du temps était centrale dans le projet initial. Quand on est proche de la vie des compagnies, on constate facilement les temps de travail morcelés et la multiplication des résidences dus à la faiblesse des participations en co-production.
C’est une des raisons pour lesquelles, avec Frédérique Latu, directrice déléguée, nous défendons cette politique des résidences longues. Mickaël Phelippeau, Cecilia Bengolea & François Chaignaud, Gaëlle Bourges et Mylène Benoit bénéficient actuellement de ce dispositif.

Nous avons également six résidences de projets, parmi lesquels Adonis Nebie (Burkina Faso), Ambra Senatore et Loïc Touzé pour le projet Au pied de la lettre #2 et Malika Djardi, en partenariat avec le Manège De Reims.
Nous avons également mis en place récemment un programme Studio libre, pour que le studio ne reste pas vide quand nous n’avons plus d’argent à mettre dans des co-productions.

Quant à la Grande salle ou le Studio de création – je ne l’appelle pas théâtre, même s’il est doté de gradins et d’une grille technique, parce que c’est avant tout un espace de travail – il n’y a pas de programmation à l’année, parce que je ne veux pas retomber dans les travers de la salle de diffusion que je dénonçais tout à l’heure, c’est un outil de création ! Cela ne nous empêche pas de présenter la première de Ladies first, de Marion Muzac avec vingt jeunes filles au plateau, un projet formidable, autour de quatre grandes chorégraphes du début du XXe siècle, de Loïe Fuller à Joséphine Baker, et qui sera en févier 2017 au Théâtre National de Chaillot.

Quelles sont les autres missions de L’échangeur ?
Christophe Marquis : Il y a deux autres piliers du projet de L’échangeur : la diffusion, avec le festival C’est comme ça !, au mois d’octobre, mais aussi tout un travail de co-réalisation en régions, tout au long de l’année, avec des propositions faites à certains théâtres de montrer « nos » artistes en résidence en Picardie, mais aussi en Normandie et en Bretagne, avec le soutien du Conseil régional.

Quant à l’éducation artistique et culturelle, elle fait partie du projet de L’échangeur depuis toujours. Il nous semblait absolument nécessaire de faire le lien entre les artistes présents dans les studios et les populations sur le territoire, même dans des communes de 3500 ou 15000 habitants, comme à Château Thierry. Notre équipe entretient un rayonnement dans des établissements scolaires qui se situent dans un cercle de 2h de voiture et développe des projets avec l’hôpital, la prison, les crèches, des groupes d’amateurs. Si on veut que la fréquentation des spectacles augmente, il faut d’abord tisser des liens, favoriser les rencontres, susciter le plaisir de la découverte, entretenir des discussions. Il s’agit de choses simples, mais tellement importantes. Pendant le festival, nous faisons appel à une « cantine », pour que le public partage non seulement un spectacle mais aussi un repas avec les artistes, l’équipe, les techniciens. Il faut recréer du lien, un être ensemble.

Lors de l’édition 2015 du festival C’est comme ça, les espaces de L’échangeur ont également accueilli l’exposition La Cosa, de Claudio Stellato, en parallèle de sa création pour la scène. Les amateurs sont-ils réceptifs aux projets participatifs ?
Christophe Marquis : Claudio Stellato, plasticien et artiste de la scène qui travaille entre les frontières du théâtre, de la danse et du cirque avait effectivement une carte blanche lors de la dernière édition du festival C’est comme ça. Il a investi la « Cathédrale », l’un des espaces du Silo U1 avec 16m de hauteur. Il y a construit une sculpture monumentale et a imaginé tout un parcours y conduisant, à travers une installation de troncs suspendus, véritable passage par la forêt. Je ne sais même pas combien de stères de bois cela a nécessité ! Claudio avait bien sûr son équipe et nous avons aussi invité des amateurs à couper, installer, participer à ces moments inoubliables où de belles pièces étaient érigées.

Chaque chose s’invente différemment en fonction des désirs des artistes. Il y a une énorme générosité des amateurs, tous âges confondus, diverses corporéités, tous beaux à leur manière et joyeux, que ce soit dans la pièce de Gaëlle Bourges ou encore dans Les Sisyphe x 200 de Julie Nioche, il y a quelques années sur la place de l’Hôtel de Ville.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

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